L'histoire de la Turquie commence en 1071
avec la victoire des Seldjoukides (dynastie turcique) sur les chrétiens à Malazgirt (ville de la
province de Muş en Turquie orientale), mais la
péninsule anatolienne possède une longue histoire antérieure. Située entre
l'Occident et l'Orient entre les continents asiatique et européen, dans une
sorte de prolongement de l'Asie vers l'Europe, l'Anatolie a vu, au cours d'une
période de quatre-vingts siècles, déferler sur son sol un grand nombre de
peuples qui ont généralement laissé leurs empreintes.
L'appellation Anatolie (du grec
ancien anatolê signifiant «l'Orient», «le levant» ou le «lever du soleil») a été
donnée par les Grecs; celle d'«Asie Mineure» par les Romains (avec une
majuscule initiale à la lettre [M] parce qu'il s'agit d'un nom propre de région
géographique historique). L'Asia Minor
désignait la péninsule la plus occidentale de l'Asie, pour la distinguer du
reste du continent, qui avait pour nom Asia Major, c'est-à-dire
«Asie Majeure».
Située entre la mer Noire et la mer Méditerranée, l'Asie Mineure
est la plus orientale des quatre péninsules méditerranéennes (Ibérique,
Italique, Balkanique et Anatolique) aux côtes découpées et où poussent le blé,
l'olivier, le figuier, l'amandier et la vigne. D'après les philologues turcs,
les noms des deux continents, Asie et Europe, proviendraient de
deux royaumes voisins de l'Empire hittite, situés de part et d'autre de l'actuel
détroit du Bosphore reliant la mer Noire à la mer de Marmara: Avrupa,
servant à désigner la Thrace (en Grèce), aurait donné le nom «Europe», alors que
Assuwa aurait donné «Asie». D'après les documents anciens et les
linguistes modernes, les deux noms seraient d'origine sémitique: Europe
(«occident», «couchant») aurait été une princesse phénicienne, fille d'Agénor
roi de Tyr, tandis qu'Asie serait le phénicien Assou («orient»,
«levant»).
À l'époque impériale ottomane, on distinguait en
turc la «Roumélie» (Rûm-ili, «province [jadis] romaine») de l'«Anatolie»
(Anadolu-ili, «province orientale»). Aujourd'hui l'appellation Avrupa
a remplacé «Roumélie» et sert à désigner le continent européen. Le détroit des
Dardanelles, quant à lui, est celui qui relie la mer de Marmara à la mer Égée,
laquelle se jette dans la Méditerranée.
À l’âge du bronze, plusieurs civilisations se développèrent en Asie mineure, dont la plus connue fut celle des Hittites installés dans le centre de l’Anatolie au IIe millénaire avant notre ère. Les Hittites, aujourd'hui disparus, seraient d'origine indo-européenne. Ils seraient venus des steppes de la Russie méridionale actuelle pour s'installer dans les Balkans avant de franchir les détroits pour s'établir ensuite en Anatolie centrale. Leur langue principale était le hittite, appelé aussi «nésite» ou «hittite-nésite», mais d'autres langues indo-européennes étaient également employées, dont le louvite, le hatti (isolat anatolien), le palaïte, le hourrite, ainsi que le babylonien, une langue sémitique. Dans l'écriture, les Hittites ont utilisé le système cunéiforme apparu dans leur région et ils l'ont adapté à leur langue.
L'Anatolie du IIe millénaire avant notre ère était constituée d'une mosaïque ethnique au sein de laquelle plusieurs peuples coexistaient; il leur arrivait d'entrer en conflit les uns avec les autres, les affrontements entre Hittites et Égyptiens étant les plus redoutables. Si certains peuples parlaient des langues indo-européennes (Hittites et Louvites), d'autres employaient des langues sémitiques (Hattis, Hourrites et Babyloniens). À son apogée, au XIVe siècle avant notre ère, l'Empire hittite s’étendait sur toute l’Asie Mineure et son rayonnement égalait la puissance égyptienne.
C'est entre le XVe et le début du XIIIe siècle avant notre ère que l'alphabet ougaritique fut inventé dans la ville d'Ougarit. Ce fut la première écriture alphabétique connue dans l'Antiquité, ce qui allait permettre de réduire le nombre de signes et de favoriser ainsi un apprentissage plus aisé facilitant la liberté d'expression.
À cette époque, la plupart des tablettes étaient écrites en cunéiforme syllabique pour noter une langue, que ce soit, par exemple, la langue akkadienne (langue sémitique) ou hittite (langue indo-européenne). Cet alphabet dit ougaritique fut historiquement le premier alphabet connu. Il témoigne de l'ordre des lettres encore utilisées de nos jours dans la plupart des alphabets modernes, qu'il s'agisse de l'alphabet latin, de l'alphabet grec, de l'alphabet étrusque, de l'alphabet cyrillique, etc.
Cette innovation dans l'écriture fut complétée à Byblos trois siècles plus tard par l'abandon de toute écriture cunéiforme et par l'adoption de l'écriture phénicienne. Entre-temps, deux langues seulement étaient utilisées par les souverains dans les documents officiels : d'une part, le hittite (d'origine indo-européenne), d'autre part, l’akkadien (d'origine sémitique), la langue de Babylone et de l’Assyrie, employée au Proche-Orient pour la correspondance diplomatique et les documents internationaux.
Les XIe et Xe siècles avant notre ère furent marqués par l’installation de populations grecques en Ionie située sur la côte occidentale (province actuelle d'İzmir), où furent fondées les villes
d'Éphèse, de Milet, de Priène et de Smyrne; au total, les Ioniens fondèrent une douzaine de
grandes cités et des centaines de colonies sur toute le côte Égéenne de
l'Anatolie, ainsi que le long de la mer de Marmara et de la mer Noire
(Byzance, Héraclée, Sinope, Amise, Trébizonde,
etc.).
Les Achéens, Ioniens, Doriens et Éoliens peuplèrent de toute
la côte ouest de l’Asie Mineure, mais sans jamais pénétrer profondément à
l'intérieur des terres ni entrer en conflit avec les occupants. L'organisation
politique des nouvelles cités reproduisait celle des cités de la Grèce
continentale: il s'agissait de cités-États menant chacune sa politique, ce qui
les divisa et les mit en position de faiblesse devant des puissances ennemies.
En temps de paix, ces cités grecques étaient prospères. La langue ionienne, une
variété de grec dite «commune»
(koinè), servait de véhicule
d'intercommunication pour les diverses populations grecques, car chacune d'elles
parlait une variété dialectale particulière.
Ainsi, dès le Xe siècle avant notre ère, toutes les côtes anatoliennes étaient hellénisées, sauf l'intérieur du pays, car les Grecs ne s'y étaient pas installés.
Vers 1200, à la fin de l’âge de bronze, l'Asie Mineure se trouva aux prises avec un bouleversement considérable. Des hordes d'envahisseurs, dont l'identité demeure encore controversée, déferlèrent sur les rives de l'Asie Mineure et du Proche-Orient par la Méditerranée, et détruisirent les royaumes et les cités-États les uns après les autres. Ces guerriers se déplaçaient à la fois par voiliers et par voie terrestre; ils formaient des coalitions, constituées principalement de Lyciens, de Shardanes, de Shekelesh et de Philistins. C'étaient des Indo-Européens, appelés plus tard les «Peuples de la Mer» et venus vraisemblablement du nord de l'Europe. Ravageant tout sur leur passage, ils anéantirent la ville-État de Troie et l'Empire hittite, et ils assujettirent le royaume d’Ougarit et une partie de l'île de Chypre, puis ils lancèrent une offensive en Assyrie et s'emparèrent de Babylone. Tous les royaumes servant d'États tampons aux pharaons d'Égypte s'effondrèrent l'un après l'autre, laissant l'Égypte seule face à ces envahisseurs. Parmi ces Peuples de la Mer mentionnés par les pharaons, seuls les Lukkas auraient une origine précise, soit la Lycie qui, elle, était située dans ce qui forme l'actuelle Turquie (province d'Antalya).
La cité d'Ougarit fut détruite vers 1200 avant notre ère par les Peuples de la Mer, ce qui mit fin à la diffusion de son écriture. Toutefois, l'invention elle-même, c'est-à-dire la technique de l'écriture alphabétique, a survécu aux bouleversements causés par l'invasion des Peuples de la Mer. Vers l'an 1000 avant notre ère, les Phéniciens installés plus au sud de la Turquie actuelle, c'est-à-dire au Liban, inventeront un nouvel alphabet que les Grecs utiliseront et adapteront à leur langue. C'est à partir du Xe siècle avant notre ère que l'alphabet se répandra autour de la Méditerranée et de tout le Proche-Orient.
Après la prise de Babylone, les Peuples de la Mer se dirigèrent vers l'Égypte pour poursuivre leur expansion. Les anciens Égyptiens durent affronter ceux qu'ils appelaient les «Barbares du Nord». Les envahisseurs ne pouvaient que convoiter la vallée du Nil considérée comme le «grenier à blé» de l’époque. C'est Ramsès III qui infligea en 1177 la première défaite aux Peuples de la Mer, ce qui constitua un tournant historique. Au lieu de les anéantir, Ramsès III les força à s'installer dans une province égyptienne, le «Pays de Canaan» situé dans l'actuelle Palestine.
Néanmoins, de nombreux guerriers réussirent à s'enfuir en Italie. Des études linguistiques tendent à démontrer que l'un des Peuples de la Mer, les Shardanes, aurait donné son nom («Sardes») à la Sardaigne. Un autre de ces peuples, les Shekelesh, serait apparenté aux Sicules qui ont colonisé la Sicile. Bref, tout laisse croire que certaines tribus des Peuples de la Mer se sont bel et bien établies dans la péninsule italique. Quant aux Philistins, ils s'établirent dans l'Empire égyptien en donnant leur nom à la Palestine. Vers l'an 1000 avant notre ère, la plupart des Peuples de la Mer s'étaient fondus ou assimilés aux populations autochtones.
Vers 1200 avant notre ère,
les Phrygiens arrivèrent en Anatolie, profitant de l'effondrement de l'Empire
hittite. C'était un peuple indo-européen
d'origine thrace, venu du bassin du bas-Danube. Ils occupèrent la partie
centrale et occidentale de l'Asie Mineure. Le royaume phrygien (750-600) domina
l'Asie Mineure jusqu'aux invasions cimmériennes de la fin du VIIIe siècle
(avant notre ère). La capitale de
ce royaume était Gordion fondée par le roi Gordias. La Phrygie atteignit
son apogée sous le règne du richissime roi Midas, son dernier roi, qui aurait
régné de 715 à 676 et dont la légende dit qu'il transformait en or tout ce qu'il
touchait, ce qui n'était pas pratique pour manger, boire et aimer. Le peuple
parlait le phrygien, une langue indo-européenne assez
proche du grec, ce qui facilita leur hellénisation, de sorte que quelques
centaines d'années plus tard ils l'avaient abandonnée. Les dernières mentions
connues du thrace en Europe et du phrygien en Anatolie remontent au Ve
siècle de notre ère et ces langues furent considérées comme éteintes
autour du VIIe
siècle, au profit respectivement du latin et du grec.
Vers la fin du VIIIe siècle avant notre ère, le royaume phrygien disparut à la suite des invasions cimmériennes provenant au-delà du Caucase (Ukraine). Les Cimmériens tentèrent alors de soumettre la Lydie, située à l’ouest, sur la mer Égée, et dont la capitale était Sinope. Les Lydiens, un peuple d'origine indo-européenne, parvinrent à les repousser et connurent une période de grande prospérité, laquelle devait prendre fin avec l'arrivée des Perses.
De 546 à 333 avant notre ère, l’Asie Mineure fut
rattachée à l’Empire perse, à l’exception de certaines villes grecques qui
conservèrent leur indépendance. À plusieurs reprises, les Grecs tentèrent de
s’opposer aux Perses, notamment durant les guerres médiques (490-468 avant notre
ère). À partir du IVe siècle, la puissance
perse commença à décliner, tandis que les conquêtes d’Alexandre le Grand y
mirent un terme en 333. Quelques années plus tard, à sa mort, en 323, la
péninsule anatolienne fut partagée entre ses généraux, inaugurant pour trois
siècles la période hellénistique.
L’Asie Mineure revint à la dynastie des
Séleucides maîtres du domaine syro-iranien, sauf la Lycie et la Carie sur la
côte méridionale, gouvernées par la dynastie des Ptolémées, maîtres du domaine
égyptien.
Au IIIesiècle
avant notre ère, quelques petits États indépendants réussirent à se maintenir en
place, dont la Bithynie et le Pont, au nord, et la Cappadoce, à l’est. Puis des
tribus celtes envahirent la région du Centre, fondant le royaume de Galatie,
tandis que sur le littoral égéen se développait le royaume hellénistique de
Pergame.
En 133 avant notre ère, le dernier roi de Pergame (Royaume hellénistique), Attalos III, décéda sans héritier direct, léguant son royaume aux Romains qui créèrent la province romaine d'Asie (Asia en -129). Au cours des IIe et Ier siècles avant notre ère, l'Asie Mineure fut progressivement conquise par les Romains. Ils prirent successivement la Cilicie (Cilicia en -102), la Bithinie (Bithynia en -74), Chypre (Cyprus en -58), la Syrie (Syria en -64), l'Égypte (Ægypta en -30), la Galatie (Galatia en -25), la Judée (Judea en -6), la Cappadoce (Cappadocia en 17), la Lycie (Lycia en 43), la Thrace (Thracia en 46), l'Arabie pétrée (Arabia Petrea en 105), l'Arménie (Armenia en 115), l'Assyrie (Assyria en 115) et la Mésopotamie (Mesopotamia en 115). Toute cette grande région prospéra sous la domination romaine et ses villes devinrent d’importants centres de culture latine et hellénistique.
La région de l'Asie Mineure était bornée à l'est par l'Arménie et l'Assyrie, au nord par la mer Noire (Pont-Euxin), à l'ouest par la mer Égée et au sud par la Méditerranée.
À partir du règne de l'empereur Auguste (de 27 avant notre ère à 14 de notre ère) jusqu'à celui de Constantin (de 310 à 337), l'Anatolie connut une paix relative qui en fit une région prospère. Des routes furent construites pour relier les grandes villes afin de développer le commerce et le transport, tandis que l'amendement des rendements agricoles enrichissait la population.
Dès le Ier siècle de notre ère, l'apôtre Paul avait introduit le christianisme en Anatolie et avait fondé de petites communautés chrétiennes dans les villes soumises à la domination romaine. Ce furent les sept églises d'Asie mineure : Éphèse, Laodicée, Pergame, Philadelphie, Sardes, Smyrne et Thyatira. Après avoir fait disparaître une bonne partie de sa famille à des fins personnelles et politiques, l'empereur Constantin (de 310 à 337) se convertit au christianisme. Son règne s'accompagna d'une politique impériale favorable aux chrétiens. Évidemment, au cours de la période romaine, la population de la péninsule fut partiellement latinisée et hellénisée, puis christianisée.
L'appellation «byzantin» vient du nom
Byzance désignant l'ancienne cité grecque devenue la capitale de la Thrace
et située à l’entrée du détroit du Bosphore sur une partie de l’actuelle ville
d'Istanbul. Celle-ci fut reconstruite par l'empereur Constantin et renommée
«Constantinople» en 330, devenant alors la capitale de l'Empire romain d'Orient
et, en 1453, de l'Empire ottoman.
En 1930, Constantinople devient officiellement Istanbul (Istamboul). Toutefois
les habitants des deux péninsules, balkanique et anatolique, ne se sont jamais
désignés eux-mêmes comme des «Byzantins», mais se considéraient comme des
«Romains» et se désignaient par le terme grec Ρωμαίοι («Romaioi»),
c'est-à-dire «Romains». Par le fait même, les appellations «Empire romain
d'Orient» et «Empire romain d'Occident» n'existaient pas à cette époque. En
effet, pour les contemporains, il n'existait qu'un seul empire qui était sous
l'autorité de deux empereurs.
Après la chute de l'Empire romain d'Occident, les «Byzantins» continuèrent de se
voir comme les dépositaires de l'Empire romain, en l'occurrence celui de
Constantinople. À leurs yeux, l'Empire romain avait peut-être perdu l'Occident,
mais il continuait en Orient. Ce n'est qu'après la fin de
l'Empire romain d'Orient que les habitants de langue grecque de l'Empire se
présentèrent comme des Έλληνες francisé en «Hellènes», tandis que ceux de
langue latine s'appelaient ''Armãni'' ou ''Români'' francisés en «Aroumains» ou
«Roumains» (pour leur part, les musulmans appelaient «Rum» ou «Roumis» tous les
chrétiens, quelles que soient leurs origines et langues).
L'appellatif «byzantin» fut inventé par Hieronymus Wolf (en français: Jérôme
Wolf), un historien allemand (1516-1580), dans son Corpus Byzantinæ Historiæ,
où il revendique l'idée d'exclure l'Empire romain d'Orient, considéré comme
«grec et schismatique», de la qualité d'héritier de l'Empire romain originel, au
profit de l'Empire carolingien et de ses successeurs, qu'il décrit comme
continuant l'Empire romain d'Occident.
Pourtant le mot Byzantin demeure d'emploi restreint et n'apparaît en
français qu'en 1732, à la place de «Bas Empire», d'«Empire d'Orient» ou de
«Romanie» en usage auparavant. À partir de cette époque, les historiens des
siècles passés distinguèrent la période médiévale de l'Empire romain d'Occident et celle de l'Empire romain d'Orient,
ce dernier étant rangé dans l'histoire grecque médiévale. Les historiens
modernes précisent que «byzantin» ne désigne pas un autre État que l’État romain
d'Orient, pour la période historique allant de 330 à 1453.
En 395, à la mort de l'empereur Théodose, l'Empire romain fut partagé en deux entités administratives : l'Orient revint à Flavius Arcadius (395-408), l'Occident à Flavius Honorius (384-423). L'Empire était dès lors divisé entre l'Empire romain d'Occident et l'Empire romain d'Orient (voir la carte).
Après le partage de l’Empire romain, l’Asie Mineure fit partie de l’Empire romain d’Orient. La ville de Byzance, située sur la rive européenne du Bosphore, devint, on le sait, la capitale sous le nom de Constantinople en hommage à l'empereur Constantin.
L’empereur de la partie occidentale disparut en 476, alors que Odoacre envoya ses insignes à l’empereur de Constantinople qui, en contrepartie, le nomma «patrice d'Italie» (roi vassal d’Italie, de 476 à 493). Par ces actes protocolaires, l’empereur romain de la partie orientale devint alors le seul empereur légal de tout l’Empire romain.
Si l'Empire romain d'Occident disparut en 476, l’Empire romain d’Orient allait subsister presque mille ans de plus, soit jusqu'à la prise de Constantinople par les Ottomans en 1453. L'Anatolie fit donc partie de l'Empire romain, même après la disparition de sa partie occidentale, mais l'Empire romain d'Orient (ou Empire byzantin) ne conserverait pas ses frontières de 395, car il allait connaître une grande expansion.
Comme il fallait s'y attendre, la partition de l'Empire romain en 395 allait contribuer à la naissance de deux mondes dont les langues et les cultures différentes développeraient à Byzance une tradition religieuse originale. En matière de langue, l'Occident privilégiait le latin, tandis que l'Orient favorisait le grec. En 381, au cours du concile de Constantinople, considérée comme la «nouvelle Rome», l'Église romaine avait consenti à élever au rang de «patriarcat» l'Église de Constantinople, ce qui lui accordait une «primauté d'honneur» après Rome. Cependant, cette primauté d'honneur ne donnait aucune prérogative aux papes sur ses propres fidèles, Rome jugea qu'elle lui attribuait la direction du monde chrétien et faisait de la capitale de la chrétienté une juridiction d'appel. Entre les deux sphères, des divergences et des rivalités allaient naître jusqu'à entraîner le schisme de 1054. Mais au Ve siècle, l'Église de Constantinople n'en était pas encore là. C'est l'empereur Justinien (de 527 à 565) qui fit construire la basilique de Sainte-Sophie, le plus grand édifice religieux du monde.
Dès 600, l'Empire byzantin avait conquis le nord de la Grèce et plusieurs royaumes de la péninsule italienne, dont la ville de Rome et les îles de la Sicile, de la Sardaigne et de la Corse. Si les villes de Rome (Roma) et de Ravenne (Ravenna) restèrent sous le contrôle des Byzantins, de nombreuses autres villes furent sous la domination directe des Lombards qui réussiront plus tard à ravir aux Byzantins la Corse, la Sardaigne et la Sicile.
Sous le règne de l'empereur d'Orient Héraclius (de 610 à 641), le titre latin d'Augustus (Auguste) pour «empereur» fut remplacé en 629 par basileus, du mot grec basileússignifiant «roi». Puis à partir de Justinien II (de 685 à 895), le grec remplaça progressivement le latin sur les pièces de monnaie et dans les documents officiels. L'Empire byzantin s'orienta vers une hellénisation complète de l'État. Cela signifie que la langue latine, qui servait jusque là de véhicule administratif, fut remplacée par le grec.
Dès le Ve siècle, l'Empire romain d'Orient constituait un État multiethnique intégré culturellement au monde grec. Non seulement la Grèce était le plus proche voisin européen, mais la péninsule anatolienne abritait un grand nombre de locuteurs hellénophones, tandis que la culture et la langue grecques représentaient alors le monde moderne. L'élite byzantine parlait le grec, ainsi que les Grecs et certains Romains. Des villes telles Constantinople, Alexandrie, Antioche, Éphèse, Nicée, Thessalonique, Trébizonde, etc., étaient des pôles majeurs de l'hellénisme et de la forme orthodoxe du christianisme.
La langue grecque touchait particulièrement les classes sociales
les plus instruites de la population qui comptait aussi des Arméniens
(arménien), des Caucasiens (langues caucasiennes), des Illyriens (illyrien dans
les Balkans), des Araméens (araméen), des Égyptiens (copte), des Arabes (arabe),
des Slaves (bulgare, serbe, macédonien), des Romaniotes (judéo-grec yévanique),
etc.
Toutefois, contrairement à une idée répandue
dont les Grecs modernes s'enorgueillissent, l'Empire d'Orient n'était pas
exclusivement grec et a aussi préservé des composantes latines, le long du
Bas-Danube (langues romanes orientales) et dans ses territoires occidentaux
reconquis sous l'empereur Justinien: Hispanie dite «byzantine», Italie
«byzantine» (dont la «papauté byzantine»), exarchats (l’exarchat étant dirigé
par un «exarque» qui concentre les pouvoirs civils et militaires) de Ravenne et
de Carthage, Dalmatie, etc. Cette préservation du latin n'a pas seulement été
populaire ou liturgique, mais aussi savante: ainsi, l'empereur d'Orient Romain
Lécapène (de 920 à 944) envoya à Hasdaï ibn Chaprut (savant et ministre des
califes omeyyades de Cordoue), Abd al-Rahman III (1er
calife de Cordoue) et al-Hakam II (2e calife de
Cordoue), des flottes transportant des dizaines de milliers de copies de
manuscrits, aussi bien grecs que latins, des bibliothèques impériales, ce qui
permit par la suite, à partir de l'Espagne musulmane, la transmission de ces
savoirs vers l'Occident.
À partir de l'ère chrétienne, installés à la
lisière de la Chine et de la Mongolie, les peuples turcs appelés «Hiong-nou» par
les Chinois de la dynastie Han, cohabitaient en Mongolie avec les Mongols et les
Toungouzes (ancêtres des Mandchous et de plusieurs peuples sibériens, comme les
Yakoutes). Affamés par le refroidissement climatique de l'époque, qui décima
leurs troupeaux, les peuples turcs se lancèrent vers les steppes de l'Asie
centrale, suivant le route de la soie, pour y chercher de quoi survivre. Au
début du Ve siècle, les Turcs tabghatchs conquirent toute
la Chine du Nord sur laquelle ils régnèrent de 426 à 534, et passèrent de leur
religion des steppes, le tengrisme, au bouddhisme.
Après avoir fondé un royaume en Russie méridionale et en Hongrie, les Turcs firent en 451 une première percée en Europe occidentale sous la direction d'Attila (395-453), le roi des Huns. En 447, Attila avait étendu son empire de la mer Caspienne jusqu'en Gaule romaine, après avoir mis l'Europe à feu et à sang et pillé l'Italie du Nord. Après sa mort, son empire allait se disloquer et disparaître, non sans avoir fait exploser toute l'Europe. Au VIe siècle, Bumin Qaghan (vers 551-552) se rendit maître de la totalité de la Mongolie et du Turkestan. Cet empire allait disparaître en 744, alors que les Ouïgours, un autre peuple turc, établirent leur domination sur l'Asie centrale pour être supplantés en 840 par les Kirghizes, aussi d'origine turco-mongole.
e siècle, l'Empire byzantin dut affronter les Arabes qui étaient en train de prendre possession du Proche-Orient et du Maghreb. C'est le prophète Mahomet qui introduisit l'islam en Arabie. À sa mort en 632, il avait conquis par les armes toute la péninsule Arabique. L'islam s'est ensuite étendu par la guerre à la Perse dès 636, puis en Mésopotamie (Irak et Syrie), en Palestine et en Égypte, les provinces les plus riches de l'Empire byzantin. À la suite de ces guerres entre Arabes et Byzantins, l'Empire avait perdu en 661 une grande partie de son territoire au profit de l'expansion arabo-musulmane.
L'islam poursuivit son expansion aux dépens du monde chrétien et gréco-romain en accaparant toute l'Afrique du Nord; il s'introduisit en Espagne en 711 par le détroit de Gibraltar.
En 751, les Turcs du Turkestan, après la prise de Tachkent (aujourd'hui la capitale de l'Ouzbékistan) par les Arabes, se convertirent à l'islam. L'avancée de l'islam en Asie centrale allait se maintenir par la conversion progressive des peuples turcs, en commençant par les régions comprises entre la mer Caspienne et l'Oural. Les conversions s'expliquent généralement par le fait que de nombreux Turcs furent faits prisonniers et pris comme esclaves ou recrutés comme soldats dans l'armée des Samanides, une dynastie persane (iranienne) qui avait pris le pouvoir après la conquête arabe. Les Samanides avaient installé leur royaume dans une région située à l'est de la mer Caspienne et établi comme capitale la ville de Samarcande qui deviendra turque vers l'an 1000. Les Turcs islamisés, adeptes du sunnisme, allaient peu à peu s'imprégner de la culture persane et de la culture arabe, et adopter l'alphabet arabe (appelé aussi alphabet arabo-persan).
Entre-temps, l'Empire byzantin réussit à empêcher l'expansion arabo-musulmane en Anatolie, mais ressortit affaibli par ces guerres incessantes, et ce, d'autant plus que les batailles continuèrent entre les années 800 et 1169. Le VIIIe siècle fut marqué par la forte résistance de l'Empire byzantin, mais aussi par une agitation à la fois politique et religieuse à l'intérieur du monde arabo-musulman.
Le conquérant arabo-musulman s'empara encore de vastes territoires et tenta bien que mal d'arabiser et d'islamiser les populations soumises. Si les Arabes réussirent généralement à islamiser les vaincus, ils ne purent pas tous les arabiser. Ce fut le cas des Berbères (islamisés) et des Coptes (non islamisés et partiellement arabisés) en Afrique du Nord. Néanmoins, l'unification de l'Empire arabe fut réalisée dans l'ensemble avec succès. La langue, la religion, la monnaie et l'administration furent unifiées.
L'église du premier millénaire avait été
organisée par l'empereur romain Justinien au VIe
siècle, en une «Pentarchie» de cinq patriarcats: Jérusalem, Antioche,
Alexandrie, Constantinople et Rome. Le schisme de 1054
désigne la rupture survenue le 16 juillet 1054 entre l’Église de Rome (Occident)
et les quatre autres patriarcats (Orient). Mais les conflits duraient depuis au
moins deux siècles lorsque la séparation fut formalisée par des excommunications
entre l'évêque de Rome (pape) et le patriarche de Constantinople.
Depuis le IXe
siècle, l'Italie byzantine (voir la carte ci-contre) comptait de
nombreuses églises de rite grec, l'ordre monastique des Basiliens et des
territoires méridionaux (Campanie, Calabre, Amalfie, Pouilles, Sicile) restaient
dans l'obédience de Constantinople. Or, le pape entendait y implanter le rite
latin, comme dans le reste de la péninsule italienne et en Europe occidentale.
En réponse aux mesures du pape, le patriarche de Constantinople fit fermer les
couvents et les églises latines de Constantinople pour cause de non-respect des
usages liturgiques grecs. Il s'ensuivit une excommunication réciproque entre le
patriarche de Constantinople, Michel Cérulaire (qui régna de mars 1043 à
novembre 1058) et le pape de Rome, Léon IX (dont le pontificat dura de 1049 à
1054).
Il y avait donc des frictions aux plans culturel et
linguistique : l'Église de Constantinople utilisait le grec, alors que c'était
le latin à Rome. L'Église d'Orient resta toujours très influencée par la
philosophie et la littérature grecques, ce qui allait faciliter l'adoption du
christianisme byzantin (orthodoxe) par les Albanais, les Roumains et
ultérieurement les peuples slaves.
Les relations entre l'Église de Rome et l'Église de
Constantinople reprirent provisoirement, mais le pillage de Constantinople et
les massacres par les croisés en 1204 consacrèrent définitivement la rupture
entre les deux mondes.
En même temps, l'Empire byzantin dut affronter les Arabes au sud et les Turcs seldjoukides à l'est. Les Seldjoukides étaient à l'origine des tribus nomades oghouzes venues d'Asie centrale. Ils avaient pénétré en Anatolie en 1037 et prenaient de l'expansion en rétrécissant considérablement le territoire byzantin. La bataille de Manzibert de 1071, remportée sur les Byzantins sous le commandement du sultan Alp Arslan, ouvrit l'Anatolie orientale aux Turcs, ne laissant en 1265 aux Byzantins que l'extrémité occidentale de la péninsule. La conquête turque de l'Asie Mineure témoignait du déclin de l'Empire byzantin qui, de grande puissance, tombait à un rang régional pour finir en petit État.
Mais les Turcs seldjoukides durent composer avec un pays peuplé majoritairement de chrétiens grecs et arméniens. La turquisation et l'islamisation de l'Anatolie allaient prendre encore plusieurs siècles.
Les Turcs seldjoukides établirent leur empire qui comprenait une grande partie de l'Asie Mineure, mais aussi la Syrie, la Mésopotamie et l'Iran. Cependant, ils ne cherchèrent pas à renforcer leur culture turcique, se consacrant plutôt à l'expansion de l'islam. Ils devinrent les champions de l'orthodoxie musulmane et de l'antichristianisme, et contribuèrent largement à l'échec des croisés au Proche-Orient. En matière de langue, les Seldjoukides privilégiaient même le persan aux dépens du turc, car c'était la langue de la cour et de l'aristocratie.
Divisés toutefois par des querelles dynastiques et affaiblis par le maintien des structures tribales, les Seldjoukides ne purent résister à leurs rivaux, les Mongols, dirigés par les successeurs de Gengis Khan (mort en 1227). Le sultanat des Seldjoukides passa sous l’autorité mongole, tandis que le reste de l’Anatolie se fragmenta en plusieurs petites principautés turques. De ces ruines émergera, en moins d’un siècle, la principauté des Osmanlis dont est issu l’Empire ottoman.
Au moment du déclin des Seldjoukides, plusieurs
autres tribus turques s'affirmaient en Anatolie. Parmi ces tribus constituant des émirats autonomes, les Osmanoğlu, sous Osman Ier (1258-1324), remportèrent une première victoire en 1302 contre les Byzantins; Osman Ier poursuivit l'expansion ottomane aussi bien vers l'ouest que vers le sud-est, et ce, aux dépens des Byzantins et des Arabes. Les Ottomans s'emparèrent progressivement de plusieurs cités byzantines importantes dont Nicée (1331), Nicomédie (1337 et Gallipoli (1353).
Dans le but de sauver son trône, l'empereur byzantin Jean VI Cantacuzènene (1295-1383) autorisa les Turcs d'Osman à
disposer des territoires de la Thrace et de la Macédoine. Vers 1450, les Osmanlis (Turcs ottomans) occupaient les deux rives des Dardanelles et s'étaient implantés en Thrace (jusqu'à la Bulgarie actuelle). La capitale de l'Empire était Bursa (Brousse, en français) au sud de la mer de Marmara.
À la veille de la disparition de l'Empire byzantin, la région avait radicalement changé. Les Ottomans enclavaient totalement Constantinople, tandis que l'Empire byzantin était fragmenté entre la rive nord des Dardanelles et le Péloponnèse en Grèce. Le sultan Mehmet II (1451-1481) avait concentré ses efforts pour élargir l’espace européen sous domination ottomane.
D'autres puissances s'étaient installées en lieu et place des Byzantins, notamment l'émirat de Caramanie (des Karamanides), le plus puissant émirat turc après les Ottomans, et le royaume de Chypre, mais de nombreux territoires appartenaient à la république de Gêne, à la république de Venise aux chevaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem.
Dans l'Empire ottoman, l'héritage byzantin se
présentait de plusieurs manières: les peuples chrétiens étaient appelés Rûm,
c'est à dire «Romains» et le Patriarche de Constantinople était à la fois leur
représentant auprès du sultan, et le garant de leur fidélité à ce dernier
(quelques patriarches furent exécutés à la suite de révoltes chrétiennes); le
grec était leur langue de communication (aux débuts de l'Empire, le turc aussi
s'écrivit en alphabet grec); l'architecture, l'urbanisme, les bains,
l'irrigation et la navigation prolongeaient les savoirs-faire byzantins; enfin
sur les plans artistique, musical et culinaire, il y eut une osmose entre la
tradition byzantine et les traditions turques. Pour résumer, dans l'ensemble de l'Empire ottoman, on parlait le grec, l'arménien, le turc, le turkmène, le vénitien, le génois, l'arabe, le français (Chypre), le bulgare (Thrace), le persan, etc.
En mai 1453, le sultan Mehmet II commença le siège de Constantinople avec 150 000 hommes et une flotte de 120 navires. Il s'empara de la ville, mais la chute de la capitale byzantine eut lieu le 29 mai 1453, un événement historique qui mit fin à l’Empire byzantin et, par voie de conséquence, annonça la disparition de l'Empire romain en tant qu’entité juridique et dépositaire de l'Antiquité classique. Sa conquête par le sultan ottoman Mehmet II, bien qu'attendue et prévisible — la ville n'étant plus défendue que par 7000 soldats grecs —, provoqua l'émoi dans toute la chrétienté.
La chute de Constantinople inaugura une nouvelle ère historique. En effet, la région, une terre chrétienne, devenait une terre musulmane et Constantinople, la capitale de l'
Empire ottoman. Beaucoup d'historiens considèrent que la chute de Constantinople constitue une étape dans le processus de transmission du monde grec vers le monde latin et conduisant à la Renaissance. En même temps, la chute de Constantinople fit prendre conscience aux États occidentaux de l'arrivée d'une grande puissance menaçante : l'Empire ottoman.
Dans cet État musulman, les élites étaient de souche turque. Même si les Turcs représentaient un élément important de la population, le peuple turc lui-même était tenu à l'écart du gouvernement. D'ailleurs, le haut personnel de l'administration et de l'armée était cosmopolite; il provenait en grande partie de chrétiens venus de tout l'empire, notamment des Grecs. Jusqu'au XVIIe siècle, tous les hommes faisant du service civil et militaire, depuis le simple soldat jusqu'au grand vizir (premier ministre), étaient généralement des étrangers pour la population qu'ils étaient responsables d'administrer ou de défendre. Ils ne devaient avoir aucune attache ni aucun intérêt dans le pays concerné. Des contingents byzantins, serbes, bulgares, albanais, etc., combattaient dans les armées du sultan, dont l'état-major n'était pas dépourvu de chrétiens convertis. La plupart d'entre avaient été des prisonniers de guerre ou étaient des esclaves affranchis ou de jeunes garçons prélevés dans les paroisses chrétiennes de l'Empire. Pour exercer leur fonction, ils devaient à la fois parler la langue du pays et le turc ottoman.
L'Empire ottoman n'allait pas s'arrêter là. Les Ottomans poursuivirent leurs conquêtes en Europe, particulièrement dans les Balkans, ainsi qu'en Mésopotamie et en Afrique, couvrant ainsi d'immenses territoires (voir les cartes).
De 1516 à 1518, le sultan Yavuzce conquit la Syrie et une partie de l'Égypte, bientôt suivi par Selim Ier jusqu'en 1520. Ce dernier prit des mesures répressives «efficaces» contre les musulmans chiites et alévis. En effet, il fit massacrer plus de 40 000 adeptes et entreprit une campagne pour prendre le Liban, la Syrie, le Kurdistan et la Palestine. En 1517, il traversa le désert du Sinaï et battit les Mamelouks en Égypte.
Sous le règne de Soliman le Magnifique (de 1520 à 1566), l'Empire ottoman atteignit l'apogée de sa puissance économique, militaire, politique et culturelle. Ce sultan mena ses armées à la conquête des bastions chrétiens de Belgrade, de Rhodes et de la Hongrie, avant de s'arrêter devant Vienne en 1529, sans pouvoir s'emparer de la ville. C'est encore lui qui annexa la plus grande partie du Proche-Orient, dont la Mésopotamie et les côtes d'Arabie, ainsi que de larges portions de l'Afrique du Nord jusqu'en Algérie, s'arrêtant aux portes du Maroc. Sous son règne, la marine ottomane domina la mer Méditerranée, la mer Rouge et le golfe Persique. Ce fut l'âge d'or de l'Empire ottoman qui, avec 20 millions d'habitants, atteignait ses plus vastes dimensions sur trois continents.
À la fin du règne de Soliman le Magnifique, l'Empire ottoman recouvrait à peu près le territoire de l'Empire romain d'Orient au temps de Justinien. Les ajouts ne seront que des «ajustements» (l'île de Chypre et l'île de Crète) ou des poussées éphémères.
Soliman, appelé «le Magnifique» en Occident, fut plutôt désigné en Orient comme «Soliman le Législateur». Il instaura des changements législatifs dans le domaine social et dans ceux de l'éducation, de la justice et de l'économie. Il implanta un Code civil (appelé «Kanun») qui fut appliqué dans l'empire durant quelques siècles. Soliman protégea aussi l'architecture, la littérature et les arts ottomans. Ce fut l'un des rares sultans turcs à être polyglotte: il parlait couramment quatre langues : le turc ottoman, l'arabe, le tchaghataï (une variété de turc proche du ouïghour) et le persan. En général, il écrivait en persan ou en turc ottoman. Le règne de près de 46 ans de Soliman demeure le plus long de l'histoire de l'Empire ottoman.
Est-il nécessaire de souligner que le sultan, en souverain absolu, gouvernait au moyen d'une administration très centralisée. Le pouvoir était exercé par le grand vizir assisté de ministres également appelés «vizirs». Ces derniers avaient à leur disposition un corps de fonctionnaires bien organisé et un soin particulier était accordé à la gestion des finances. La langue officielle était le turc ottoman. Au final, c'est l’abondance du Trésor qui permettait l’entretien d’une armée puissante et d’une marine essentielle à l’hégémonie ottomane.
Si les Ottomans purent devenir une grande puissance internationale, notamment en Europe, c'est qu'ils bénéficiaient d'une armée nettement très supérieure en nombre à ce que l'Europe, composée d'États morcelés, pouvait aligner dans des délais limités. L'Europe occidentale était alors affaiblie par ses divisions politiques et religieuses. Les armées ottomanes provoquèrent la terreur dans toutes les cours chrétiennes à un point tel que les Ottomans étaient perçus comme un «châtiment de Dieu» destiné à faire expier les péchés des chrétiens.
Au XVIe siècle, la plus grande partie du territoire de la Mésopotamie fut envahie par les Ottomans, y compris dans les territoires habités par les Kurdes, un peuple d'origine indo-européenne vivant aujourd'hui en Turquie (Kurdistan du Nord), en Iran (Kurdistan de l'Est), en Irak (Kurdistan du Sud) et en Syrie (Kurdistan de l'Ouest).
Le territoire des Kurdes devint alors une zone tampon entre deux empires rivaux : l'Empire ottoman et l'Empire safavide des Perses. D'une part, les Perses voulurent par ailleurs contrôler la Basse Mésopotamie où se trouvaient des lieux saints du chiisme. Bagdad, siège de l’ancien Empire abbasside, avait une grande valeur symbolique. Or, les Ottomans craignaient que l’islam chiite se propage vers l’Anatolie. C'est alors qu'ils eurent l'idée de se servir des Kurdes pour protéger leur frontière orientale. Le sultan Selim Ier (1470-1520), en annexant l'Arménie et le Kurdistan en 1514, confia l’administration des territoires acquis à des chefs kurdes promus gouverneurs des sandjaks (ou districts). Ce statut particulier allait assurer au Kurdistan près de trois siècles de paix. Et, tout en demeurant sous suzeraineté ottomane, les Kurdes bénéficiaient d'une grande autonomie. À partir de la première moitié du XVIIe siècle, la Basse Mésopotamie (Irak) fut gouvernée par plusieurs dynasties kurdes. Une telle situation garantissait aux Kurdes le maintien de leur langue et de leur culture.
Néanmoins, en 1640, l'armée ottomane attaqua les Kurdes yézidis (issus de religions de l'Iran antique) vivant dans les monts Sinjar (aujourd'hui dans le nord de l'Irak) et rasa quelque 300 villages. Au début du XVIIe siècle, des Arabes chammarites venus de Nedj (aujourd'hui en Arabie Saoudite) s'installèrent dans les régions fertiles situées le long du Tigre. Toutes ces vagues successives d'immigrants se sont confondues non sans une succession de nombreuses guerres sanglantes. Le résultat de cette longue évolution se traduisit par une grande hétérogénéité ethnique de la population.
Le Kurdistan développa une kyrielle de seigneuries et de principautés héréditaires qui, toutes, jouissaient d'une large autonomie dans l'Empire ottoman. Certaines d'entre elles frappaient la monnaie. Malgré quelques ingérences de temps à autre de la part du pouvoir central, le statut particulier des Kurdes se maintint sans accroc majeur jusqu'au début du XIXe siècle, et ce, autant à la satisfaction des Kurdes que des Ottomans. Protégés par la puissante barrière kurde face à la Perse (Iran), les Ottomans pouvaient concentrer leurs efforts sur d'autres fronts.
Le XVIIe siècle amorça le déclin de l'Empire ottoman. Celui-ci s'engagea à la fin du règne de Soliman II (de 1687 à 1691) et se poursuivit jusqu’à la fin de la Première Guerre mondiale. À l'exemple de tous les grands empires du monde, qui se forment par la force des armes, l'Empire ottoman était devenu vulnérable autant à cause de l'étendue de ses frontières que par la diversité ethnique et religieuse des peuples qui le composaient.
Les carences intérieures, notamment la corruption endémique et les problèmes économiques, ainsi que les attaques et la mainmise de puissances adverses, puis la volonté croissante d'indépendance des peuples assujettis provoquèrent le déclin de l'Empire ottoman qui s'embourba dans diverses crises au cours desquelles il perdit un grand nombre de ses possessions dans les Balkans, au Proche-Orient et en Afrique.
Au cours du XIX
e siècle, les puissances européennes, c'est-à-dire la France, la Grande-Bretagne, l'Empire allemand, l'Italie et la Russie intervinrent pour coloniser le pourtour de la Méditerranée en recourant à des moyens militaires, financiers et diplomatiques. C'est ainsi que la France s'implantait au Maghreb (Algérie et Tunisie), que la Grande-Bretagne annexait le protectorat d'Aden (au Yémen actuel), l'Égypte, l'île de Chypre et le Soudan, que la Russie s'avançait sur les rives de la mer Noire et que l'Italie lorgnait la Libye. La carte ci-contre illustre les territoires perdus au profit de l'Empire austro-hongrois dans les Balkans ainsi que des Britanniques et des Français en Afrique du Nord.
Pendant ce temps, l'Empire allemand de Guillaume II (de 1888 à 1918) renonçait à ses ambitions territoriales et décidait d'investir ses capitaux et sa technologie en Anatolie. C'est ainsi que Guillaume II fit de l'Empire ottoman son allié avant la Première Guerre mondiale: il modernisa l'armée ottomane et s'engagea dans la construction de la ligne de chemin de fer de Damas pour relier la Méditerranée au golfe Persique.
En même temps, l'Anatolie dut faire face au réveil des nationalités assujetties aux Ottomans, et ce, avec le soutien des Européens autres qu'allemands en Serbie, en Grèce, au Monténégro, en Roumanie, en Bulgarie et en Albanie. Les peuples non turcophones de l’Empire durent lutter pour obtenir leur indépendance et la Grèce fut le premier pays à l’obtenir en 1830.
- Le panislamisme
Le rétrécissement du territoire ottoman fut suivi d’une pénétration économique et culturelle de la part des grandes puissances européennes (France, Grande-Bretagne, Italie, Empire allemand). C'est aussi au cours de cette période que la langue turque ottomane emprunta de nombreux mots aux langues européennes, surtout au français et à l'allemand. C'est à cette époque que la littérature turque commença à s'inspirer de la littérature française pour effectuer son évolution. Constatant son impuissance devant la montée de l'impérialisme européen, le sultan Abdülhamid II (de 1876 à 1909) se réfugia dans le panislamisme, une idéologie anticolonialiste et anti-impérialiste développée par les sultans turcs.
Dans l'esprit d'Abdülhamid II, cette idéologie devait à la fois contrebalancer les effets de l'occidentalisation et servir de bouclier stratégique. Le panislamisme s'accompagnait d'un «ottomanisme», c'est-à-dire de l'idée d'un État ottoman dans lequel musulmans et non-musulmans seraient des citoyens à part entière.
De fait, l'Empire était aux trois quarts musulman, mais il restait une importante population non turcophone avec les Albanais, les Kurdes et les Arabes. Le sultan voulait empêcher que le virus du nationalisme, surtout après la perte des Balkans, n'atteigne ces populations. L'ottomanisme allait échouer sur toute la ligne, car il allait entraîner un ressac de la part de toutes les minorités et ferait perdre à Istanbul sa renommée de «grande tolérance» dont elle se glorifiait depuis le Moyen Âge.
- Les Kurdes
Puis la centralisation des pouvoirs conduisit l'Empire ottoman et la Perse à poursuivre une politique commune de répression contre les principautés kurdes. C'est ainsi que l'Empire ottoman assujettit une à une les seigneuries et les principautés kurdes. En 1847, la dernière principauté indépendante disparut, c'était celle de Bohtan située dans le sud de l'Anatolie. De 1847 à 1881, les Kurdes se soulevèrent régulièrement sous la conduite de chefs traditionnels, souvent des religieux, en revendiquant un État kurde. Les soulèvements kurdes devinrent très fréquents et prirent de plus en plus d'importance. Ils se poursuivirent jusqu'à la Première Guerre mondiale, mais ils furent tous sévèrement réprimés par les Ottomans.
- Les Arméniens
L'Anatolie du nord-est restait le principal
foyer des Arméniens, également présents à Constantinople et dans les principaux
centres commerciaux de l'Empire. L'expansion économique et culturelle de
l'Europe fut suivie d'une ascension sociale des minorités chrétiennes, surtout
grecque et arménienne. Laborieux, entreprenants et prospères, exemptés de
service miliaire (mais payant une double-imposition, le ''haraç''), les
chrétiens suscitaient le ressentiment des Turcs, car ils occupaient alors une
position dominante dans le commerce extérieur et les activités bancaires et
industrielles.
Pour leur part, les Arméniens autonomistes réclamaient pour
les provinces de Bitlis, Diyarbekir, Erzouroum,
Mamouret, Sébastée et Van, un statut équivalent aux principautés européennes
et chrétiennes tributaires de l'Empire: Moldavie, Monténégro, Samos, Serbie et
Valachie; les Arméniens séparatistes réclamaient l'indépendance, la
reconstitution de
l’Arménie historique,
avec un État souverain reconnu par les grandes puissances. Pour contrecarrer ces
courants, le gouvernement ottoman envoya des émissaires dans les provinces afin
d'inciter la population musulmane à se méfier des Arméniens, les accusant de
conspiration avec un ennemi historique, la Russie, les autres ennemis
historiques étant les Grecs, les Chrétiens des Balkans et les Persans. Puis des
campagnes de fanatisation furent déclenchées en vue d'attiser la haine du
peuples turcs et kurdes (musulmans) contre les «infidèles» (chrétiens).
D'effroyables massacres furent perpétrés en 1894 par les autorités ottomanes
avec le concours des milices musulmanes locales. Lorsque, en 1905, un commando
arménien tenta d'assassiner le sultan, la répression s'étendit dans tous le pays
durant deux ans. Les tueries firent près de 150 000 victimes arméniennes, ce qui
constitua un premier pas vers une Anatolie «ethniquement nettoyée» et définie
comme turco-musulmane.
Pendant ce temps, l’Empire connaissait les inconvénients d'une certaine
surpopulation, résultat de la paix et de la sécurité intérieures. Le taux de
natalité était très fort et entraînait un chômage dans toute l'Anatolie. Sans
travail, les masses turques constituèrent des bandes de pillards (hayduts:
brigands) qui infestaient villes et villages, et qui rendaient les voyages
dangereux, tant par route que par le train. En 1908, l'annexion de la
Bosnie-Herzégovine par l'Autriche-Hongrie et la proclamation de son indépendance
de la Bulgarie provoquèrent une nouvelle vague d'immigration, accentuant
davantage la surpopulation en Anatolie tout en contribuant à l'islamiser.
Un recensement fait en 1906 révéla une population de 21 millions d'habitants
répartis sur 3,4 millions de kilomètres carrés, une densité très faible comparée
à celles des pays européens. Parmi ces habitants, on comptait environ 8 millions
de Turcs, 5 millions d'Arabes, 2,5 millions de Slaves musulmans (goranes,
pomaques), 2 millions d'Arméniens, 1,5 million de Grecs (soit 3,5 millions de
chrétiens), ainsi qu'un million d'Albanais et un million de Kurdes (musulmans).
Les élites cosmopolites croyaient alors vivre la «Belle Époque», mais leur
comportement ostentatoire heurtait la morale traditionnelle des Turcs des
classes moyennes et surtout inférieures de la société musulmane, ce qui provoqua
leur radicalisation tant ethnique que religieuse.
L'Empire
ottoman était, rappelons-le, très vaste et comptait un grand nombre de nations,
mais la plupart, à l'exemple des Albanais ou des Kurdes, avaient des structures
tribales aux antipodes d'un État-nation. Ces peuples se distinguaient à la fois
par leur héritage historique, leur langue, leur religion et leurs caractères
ethniques. On y trouvait des Turcs, des Grecs, des Tatars, des Albanais, des
Kurdes, des Valaques, des Bulgares, des Hongrois, des Arméniens, des Persans,
des Arabes, des Berbères, des Circassiens du Caucase, des Tatars, et des
convertis issus des nations chrétiennes mais passés à l'islam : Hémichis
arménophones, Adjars de langue géorgienne, Moglénites de langue romane, Lazes de
langue Laze ou Pontique, Pomaques de langue bulgare, etc.
Les Turcs
étaient majoritaires en Anatolie, mais minoritaires le long des côtes (peuplées
de Grecs) et dans les montagnes orientales (peuplées d'Arméniens au nord-est et
de Kurdes au sud-est). Cette diversité culturelle frappait tous les voyageurs
venus de l'Europe de l'Ouest, car la pratique ottomane des «millets»
(groupements confessionnels), conforme au droit islamique, allait à l'encontre
du modèle européen de l'époque Cujus
regio, cujus religio, c'est-à-dire
«un royaume, une religion». Au temps des croisades et lors de la conquête
turque, les Occidentaux avaient proposé aux Grecs de leur venir en aide contre
leur conversion au catholicisme. Pour sa part, Lucas Nottaras, le dernier grand
amiral de la flotte byzantine, se souvenant des massacres et pillages des
Croisés, aurait dit lors de la prise de Constantinople par les Ottomans : «Mieux
vaut le turban du sultan que la mitre du cardinal». Bref, le joug ottoman
paraissait plus léger que celui de l'Église catholique.
Les autorités
ottomanes, sauf à la toute fin de l'Empire, ne cherchèrent donc pas à assimiler
les peuples conquis qui purent conserver leurs traditions, leurs langues et
leurs religions en échange de trois obligations : le haraç
(double-capitation), le devchirmé (don du premier-né mâle à l'armée
ottomane, pour devenir musulman et janissaire) et le timar (jours de
corvée dans les domaines agricoles musulmans). Tout en assurant la primauté de
la religion musulmane, le gouvernement ottoman reconnaissait aux chefs des
Églises des pouvoirs de justice et de police. Le pouvoir ottoman n'avait pas
besoin de convertir de force, car il lui suffisait d'attendre la conversion
progressive des populations cherchant à éviter le haraç,
le devchirmé et
le timar
pour sortir du statut de dhimmi
(sujets de seconde zone, dont le témoignage n'était pas recevable). En
outre, certains territoires purent conserver leur autonomie interne en échange
du payement d'un tribut (principautés danubiennes ou caucasiennes, khanat de
Crimée, Égypte, émirats du Maghreb).
- La langue turque
Dans l'Empire ottoman, la langue turque avait subi l'influence massive de l'arabe coranique et du persan. La langue officielle de l’Empire était ce qu'on pourrait appeler le «turc ottoman», dont la caractéristique était une variété linguistique savante faite d'un mélange d'arabe, de persan et de turc. Durant près de 1000 ans, les lettrés ont emprunté non seulement des mots à l'arabe et au persan, mais aussi des expressions figées ainsi que des structures syntaxiques. Dans les faits, cette langue «turque ottomane», passablement artificielle, n’était écrite et parlée que par l'élite ottomane, car elle était quasiment incompréhensible par l'ensemble de la population turcophone rurale vivant à l'intérieur des frontières de l'Empire. Tout au cours de cette longue période, le turc populaire est resté la «langue des pauvres et des illettrés».
Évidemment, le turc parlé par le peuple était synonyme de «langage grossier» et de «rusticité», mais c'était néanmoins la langue courante de l'époque pour les turcophones. Le turcologue Louis Bazin, auteur de «La réforme linguistique en Turquie» dans La réforme des langues (Hambourg, 1985), dresse le portrait suivant de la situation linguistique sous l'Empire ottoman:
Dans l'État islamique théocratique et multinational qu'était l'Empire ottoman, soumis à une acculturation arabe et persane intense dans ses classes dirigeantes — et spécialement dans la classe intellectuelle, comme celle des ulémas —, la langue écrite officielle et littéraire était envahie de termes arabes et persans, et de plus en plus éloignée du parler turc vivant, et inaccessible à la masse populaire turque.
La langue turque du peuple n'a jamais fait l'objet d'un quelconque enseignement. On enseignait le turc ottoman, l'arabe coranique et le persan. Le turc ottoman connaissait trois variantes différentes:
1) Le turc ottoman éloquent (beliğOsmanlıTürk) : il fut en usage jusqu'à la fin du XVIe siècle dans les cours anatoliennes; 2) Le turc ottoman moyen (OsmanlıTürkaraçlar) : c'était la langue utilisée à des fins administratives; 3) Le nouveau turc ottoman (YeniOsmanlıTürk) : cette variété n'est apparue qu'au cours des années 1850.
Ce n'est qu'en 1839 que le turc ottoman moyen fut employé exclusivement dans l'Empire. Par ailleurs, la poésie populaire en langue turque connut son épanouissement avec le mystique Pir Sultan Abdal, mais celui-ci fut pendu en 1860 par les autorités ottomanes pour ses sentiments antiturcs.
- L'arabe
Dans l'Empire ottoman, l'arabe coranique est demeuré la principale langue de la religion et de la loi islamique. C'est en arabe coranique qu'on lisait les préceptes du Coran et de la Charia, mais seuls les Turcs instruits pouvaient lire cet arabe. La littérature était véhiculée en arabe et en persan jusqu'au XIVe siècle.
Avec le développement du droit, la construction des grandes mosquées impériales et la floraison des œuvres littéraires en arabe, en persan puis en turc, l'Empire ottoman atteignit un niveau culturel et artistique élevé. En littérature, le poète Baki s'imposa comme le maître de la poésie érotico-mystique et du «langage fleuri». La littérature turco-persane de Samarcande demeura influente sur la littérature de cour.
- Le persan
Le persan était la langue des arts, de la littérature et de la diplomatie. Depuis les Seldjoukides, les membres de la Cour du sultan, qui comptait environ 12 000 personnes, s'exprimaient en persan, en arabe et en turc ottoman.
- L'alphabet ottoman
Quant à l'alphabet utilisé dans l'Empire ottoman, il était arabo-persan
et il transcrivait assez mal la langue turque dans la mesure où, par exemple, l'alphabet arabe ne permettait de noter que trois voyelles, alors que le turc comptait huit voyelles brèves et trois voyelles longues,
mais
l'absence de notation vocalique systématique de l'arabe ne convenait
que fort mal à la lecture du turc, qui utilise en plus l'harmonisation
des voyelles. L’alphabet ottoman se présentait sans diacritiques ni
ponctuation. Les lettres dans les rectangles sont des lettres
répétées ou elles peuvent être formulées par d'autres lettres, et
donc elles ne sont pas incluses dans un texte.
La plupart des lettrés étaient conscients de la situation, mais il leur semblait impossible de pouvoir modifier un système graphique qui avait servi à transcrire le Coran. Ils restaient impuissants à changer quoi que ce soit! Entre-temps, seulement 10 % de la population savait lire et écrire.
Dans une conférence prononcée en mai 1862 devant la Société scientifique ottomane ("Cemiyet-i Ilmiyye-i Osmaniye"), Antepli Münif Pacha (1830–1910), qui fut ministre de l'Instruction publique, avait déjà signalé les difficultés d'une écriture dont le laborieux apprentissage rendait pénible l'alphabétisation des enfants, pendant que dans la plupart des pays d'Europe ceux des classes élémentaires savaient lire et écrire dès l'âge de sept ans. Münif Pacha avait proposé deux solutions : l'une consistait à écrire en utilisant les trois signes diacritiques hérités de l’arabe et en en ajoutant cinq nouveaux conçus en fonction des exigences de la phonétique turque. En français, les principaux signes diacritiques sont l'accent aigu, l'accent grave, l'accent circonflexe, la cédille et le tréma; en espagnol, la tilde (ñ) est le signe le plus connu; les diacritiques arabes sont plus complexes à expliquer. La seconde solution était de cesser de lier les lettres et d’écrire celles-ci séparément, avec les signes diacritiques nécessaires sur la ligne plutôt qu’au-dessus ou en dessous. Mais les opposants soulignaient que l'alphabet arabe constituait l'un des «ciments» non seulement de l'unité islamique, mais aussi de l'unité politique ottomane face aux grands ensembles européens (alphabet latin) et russes (alphabet cyrillique).
De nombreux Ottomans reconnaissaient bien qu'il fallait modifier l'alphabet en usage, mais il n'y eut qu'une seule tentative due à Enver Pacha (1881-1922), alors ministre de la Guerre, qui essaya d'imposer aux forces armées un modèle fondé sur les caractères arabes détachés les uns des autres, mais ce fut une tentative inutile. Ce militaire, résolument germanophile, rêvait d'un empire panturc (le panturquisme) qui s’étendrait jusqu’en Asie centrale. Enver Pacha est considéré comme l’un des organisateurs du génocide arménien de 1915. L'Empire ottoman allait disparaître sans avoir pu résoudre la question de la langue et de l'alphabet. Toutefois, ces tentatives devaient favoriser une prise de conscience de la part de l'élite de la Turquie, ce qui permit à Mustafa Kemal, alors officier supérieur plein d'avenir, de montrer un grand intérêt pour cette question.
À la fin de l'Empire ottoman, certains lettrés commencèrent à évoquer l'idée d'un nouveau système d’écriture basé sur le latin pour l'instruction aux enfants. Il faut comprendre que, à cette époque, les fonctionnaires de l'Empire, qui étaient en contact avec les Européens, notamment de l'Allemagne, de la France et de la Grande-Bretagne, employaient déjà l'alphabet latin dans la correspondance, les courriers ou les télégrammes. Or, l'alphabet latin était perçu comme un système d'écriture universel et une marque de modernité par rapport à l'alphabet arabo-persan. D'ailleurs, Mustafa Kemal maîtrisait très bien cet alphabet. Un peu avant la Première Guerre mondiale, il correspondait en turc ottoman avec son amie d’Istanbul, "Madame Corinne", et il écrivait phonétiquement le turc à partir du système de l’orthographe française.
- Le multilinguisme
Plusieurs langues, on l'a souligné, étaient employées dans l'Empire. En plus des langues telles que le turc ottoman, le turc populaire, le persan et l'arabe, il convient de citer des langues aussi diverses que le grec, l'arménien, l'albanais, le berbère, le géorgien, l'hébreu, le hongrois, le valaque, l'azéri, l'assyrien, l'araméen, le bulgare, le copte,le tatar de Crimée, le gagaouze, le croate,le judéo-espagnol, le kurde, etc. À la fin de l'Empire ottoman, on trouvera aussi l'allemand, le français, l'italien, l'anglais, le russe, l'ukrainien, le roumain, etc.
Bien que les minorités de l'Empire aient eu la liberté d'utiliser leur langue entre eux, ils devaient employer le turc ottoman, la langue officielle, pour communiquer avec le gouvernement, du moins en Anatolie. En réalité, trois langues pouvaient servir d'instruments de communication: le turc ottoman, mais aussi le persan et l'arabe. Lorsqu'ils ignoraient ces langues, les représentants des peuples conquis devaient avoir recours à des «écrivains publics», des arzuhâlcis, s'ils désiraient communiquer avec le gouvernement ottoman.
Dans les deux derniers siècles, le français et l'anglais commencèrent à être utilisés comme langues secondes en Anatolie, surtout dans les communautés chrétiennes. En général, l'élite apprit ces langues dans les écoles privées.
Sous l'Empire ottoman, il n'existait que deux types d'écoles: les écoles primaires traditionnelles ou confessionnelles appelées "mekteb-i Soubyan" («écoles de jeunes garçons») et les écoles primaires supérieures appelées "mekteb-i Rüşdiye" («écoles supérieures»).
- Les écoles primaires confessionnelles
Seuls les garçons pouvaient fréquenter les écoles primaires, les «médressés». Celles-ci étaient essentiellement religieuses et centrées sur l'enseignement du Coran. Dans ces écoles, il y avait un maître, appelé "hoca", dépositaire du savoir islamique, qui enseignait les rudiments du Coran. Les élèves devaient d'abord étudier les devoirs de la religion, apprendre à lire dans le Coran et à écrire «l’alphabet de l’islam».
En général, ces élèves apprenaient par cœur et en langue arabe d'innombrables versets du Coran. Même s'ils savaient lire l'arabe coranique, ils pouvaient ne pas savoir écrire le turc, car l'alphabet arabo-persan était tout à fait inadapté au phonétisme de la langue turque. Peu d'élèves réussissaient à parler l'arabe, leur apprentissage s'arrêtant à la lecture et à la récitation orale des mêmes textes.
Cet enseignement élémentaire était complété par un apprentissage des prières rituelles et des attitudes qui les accompagnaient. À l'occasion, le maître transmettait aussi à ses élèves les rudiments d'anciennes légendes, de fables et d'histoires plus ou moins «revisitées» des héros religieux. La durée de cet enseignement était de deux, de trois ou de quatre années, selon les disponibilités financières des parents. Les élèves exerçaient surtout leur mémoire et devaient retenir un nombre impressionnant de formules plus ou moins utiles tout au long de leur vie.
Même si ces établissements d'enseignement étaient ouverts à tous, seule une petite élite masculine pouvait fréquenter les «médressés», car les bénéficiaires devaient payer les services de leur maître. D'ailleurs, dans beaucoup de villages, les écoles n'existaient même pas. En fait, la plupart des enfants ne fréquentaient pas d'écoles. C'est pourquoi, en 1824, le sultan Mahmud II (de 1808 à 1839) émit un décret pour forcer les parents à envoyer leurs enfants dans les écoles primaires:
Tandis que dans l'islam la connaissance de ce qui est essentiel à la religion est une nécessité première, la majorité du peuple depuis peu se soustrait à l'obligation d'envoyer ses enfants à l'école et préfère les placer en apprentissage, dès l'âge de cinq ou six ans, pour en retirer un avantage pécuniaire. Cette situation est la cause, non seulement de l'analphabétisme généralisé dans l'Empire ottoman, mais aussi de l'ignorance religieuse. C'est là la raison première de nos malheurs. Étant donné qu'il est de notre devoir de délivrer les musulmans de ces malheurs et que c'est une obligation religieuse pour l'ensemble de l'Umma de connaître le contenu de sa foi, personne désormais ne devra empêcher ses enfants de fréquenter l'école. [...] Les maitres doivent instruire leurs élèves avec soin et selon les prescriptions du Coran, ils doivent leur enseigner la foi et l'obligation de l'islam.
En fait, ce décret ne visait pas vraiment à rendre obligatoire la fréquentation des écoles, mais avait pour but d'imposer l'enseignement religieux. Pour les autorités, le fait de ne pas fréquenter l'école témoignait de la négligence des parents à remplir correctement leurs obligations religieuses.
Outre son caractère essentiellement religieux, le système d'enseignement ne prévoyait pas d'écoles secondaires. Il fallait donc se contenter de l'instruction primaire reçue dans les "Mekteb-i Soubyan" ou «médressés». Or, du fait que ces écoles n'ouvraient pas sur une quelconque vie professionnelle, elles paraissaient inutiles et étaient en général vite oubliées.
Il fallut attendre le milieu du XIXe siècle pour voir apparaître des écoles plus modernes qui offraient un enseignement pour la lecture et l'écriture du turc, le calcul, la géométrie, l'histoire et la géographie ottomane. Ces écoles ne connurent qu'un succès limité jusqu'en 1869, alors que le gouvernement impérial promulgua une "loi organique sur l'instruction publique" (Maarif-i Umumiye Nizamnamesi) pour créer deux types d'écoles: les écoles publiques, dont la gestion relevait exclusivement de l'État, et les écoles confessionnelles, sous la compétence des autorités religieuses.
- Les écoles primaires supérieures
Les jeunes Ottomans qui avaient la possibilité et les moyens financiers de poursuivre leurs études devaient s'inscrire dans les médressés qui donnaient un enseignement supérieur. Ces écoles assuraient un enseignement approfondi de l'arabe parce que la connaissance de cette langue écrite était indispensable à l'étude de la loi coranique; il fallait connaître la grammaire, la syntaxe et la rhétorique arabes. Les élèves devaient également apprendre les mathématiques et la logique, sciences appelées «instrumentales» (ulûm-i âliye) puisqu'elles permettaient l'étude des diverses disciplines de la Charia.
Ces médressés supérieures formaient de véritables spécialistes de l'islam, les études pouvant durer de quinze à vingt ans. Il s'agissait d'un enseignement strictement religieux destiné à favoriser une carrière dans la religion, le droit ou l'enseignement. L'enseignement n'était offert qu'en arabe ou en persan, jamais en turc. Un historien français, Jean-Henri Abdolonyme Ubicini (1818-1884), qui avait fait un séjour en Turquie, décrit en ces termes la nature de l'enseignement des médressés (écoles coraniques) aux XVIIe et XVIIIe siècles (dans Lettres sur la Turquie, T.1, Paris, 1853, p. 203-204) :
Cet enseignement sans base solide, et propre seulement à égarer l'esprit dans un labyrinthe inextricable de définitions, de distinctions, de textes et de noms propres, hérissé de termes barbares empruntés à une langue dont la connaissance ne s'acquiert qu'après plusieurs années d'études, rarement tout à une dialectique abstraite et subtile, rappelait tout à fait les controverses du Bas-Empire et les puérilités de la scolastique [...]. Au fond, nulle instruction véritable: des hypothèses au lieu de faits; la stérilité sous le semblant de l'abondance; la confusion sous l'apparence de l'ordre, des mémoires surchargées de mots et des intelligences vides d'idées ou tournant éternellement sur elles-mêmes sans avancer, rien de fécond, de pratique véritablement utile.
En somme, ce contemporain du XIXe siècle fustigeait le conformisme de l'enseignement des sciences dites sacrées, ainsi que le manque d'ouverture à l'égard des sciences humaines. Il reprochait aussi une grande résistance du système à accepter la moindre innovation, sans oublier le recrutement en vase clos des müderris (professeurs). La réforme ottomane de 1869 allait décréter l'ouverture d'une université comprenant, en plus des écoles supérieures, trois facultés (Lettres, Sciences et Droit).
- Les écoles militaires
Il ne faut pas passer sous silence les écoles militaires créées au XIXe siècle. À partir de 1834, l'Empire obligea les futurs officiers des écoles militaires à apprendre une langue étrangère. C'est ainsi que l'arabe, le persan, mais aussi le français, se répandirent dans les écoles militaires. Dans les classes préparatoires ('idâdiye), l'arabe et le persan étaient offerts pendant deux ou trois ans, car la connaissance de ces deux langues était nécessaire pour l'admission à l'École de guerre, qui suivait le programme militaire français.
Après sa défaite contre la Russie en 1878, le sultan ottoman, Abdülhamid II (de 1876 à 1909), fit appel à l'Empire allemand dans le but de moderniser son armée, ainsi que la formation des élites dans les écoles militaires. Le baron Colmar von der Goltz, surnommé Goltz Pacha (1843-1916) fut envoyé en 1883 comme commandant de la mission militaire allemande dans l'Empire ottoman. Afin de mettre fin à l'étude des livres en français, von der Goltz enseigna, publia et diffusa dans les écoles militaires ottomanes des ouvrages militaires en allemand. C'est ainsi que cette langue remplaça graduellement le français qui devint une matière facultative. L'enseignement de la langue allemande se généralisa dans les écoles militaires, suivant le modèle des Deutsche Kriegschule («écoles militaires allemandes»). Le maréchal Goltz Pacha resta douze ans en Turquie; il finit par publier en traduction turque plus de 4000 pages d'ouvrages allemands. Von der Goltz joua donc un rôle important dans la formation des jeunes officiers ottomans.
Un groupe d’intellectuels et de libéraux, connu sous le nom de «Jeunes-Turcs» (en turc: Jöntürkler), refusa de voir le pays glisser dans le despotisme. La majorité des Jeunes-Turcs étaient des musulmans (turcs, arabes et kurdes), mais il y avait aussi dans leurs rangs des chrétiens et des juifs. Leur mot d'ordre était «Liberté et Constitution». Trois grands courants virent le jour: le courant islamiste, le courant occidentaliste et le courant nationaliste. Ce dernier avait pour principal objectif de redéfinir l'identité turque et visait la simplification de la langue turque ottomane. En 1908 éclata la révolution des Jeunes-Turcs, laquelle entraîna la destitution du sultan Abdülhamid II, le 27 avril 1909. Mehmet V (1909-1918) fut désigné comme son successeur, mais à partir de ce moment le sultan ottoman régnait sans gouverner.
- L'ultranationalisme turc
Ce sont les Jeunes-Turcs qui gouvernèrent pour un temps le pays. Après quelques tentatives de réformes libérales, les Jeunes-Turcs sombrèrent dans le panturquisme et l'ultranationalisme. Ils rêvaient d'un État sans Grec, sans Arménien, sans Arabe, sans Kurde, sans chrétien ni juif, mais uniquement des citoyens ottomans avec les mêmes droits et les mêmes devoirs, le tout dans «une Turquie une et indivisible». Plusieurs organisations nationalistes virent le jour, dont les «Foyers turcs» ("Türk Ocakları"), l'Association de la Patrie turque ("Türk Yuredu Cemiyeti") et la «Force turque» ("Türk Gücü").
Ne dis surtout point : j'ai le droit Le droit n'existe pas ; il n'y a que le devoir Je n'ai ni droit, ni intérêt, ni envie J'ai mon devoir, point besoin d'autre chose Mon esprit, mon cœur ne pensent pas, ils entendent Ils suivent la voix qui vient de la nation Je ferme les yeux, j'accomplis mon devoir.
Un sociologue et écrivain turc d'origine kurde, Ziya Gökalp (1876-1924), contribua à donner à ce nationalisme unioniste une certaine formulation scientifique. Pour lui, seul l'accès à la civilisation occidentale promettait le renforcement de la nation turque tout en promouvant l'islamisation pour constituer un antidote aux mots de l'occidentalisation. Pour ce faire, il fallait l'instauration d'un État fort et la suppression des droits personnels. Le texte de gauche de Gökalp illustre l'idéologie qui frappait le nationalisme unioniste des Jeunes-Turcs.
Mais l'ottomanisme des Jeunes-Turcs, qui proclamèrent la langue turque comme unique lien de la nouvelle nation ottomane, suscita l'hostilité des musulmans arabes et kurdes. Formant alors le tiers de la population de l'Empire, les Arabes n'acceptèrent pas les restrictions imposées à l'usage de leur langue. Que ce soit en Syrie, en Mésopotamie, en Palestine ou au Yémen, l'islam arabe réclamait une plus grande part du pouvoir, bientôt suivi par les Kurdes. Bref, Arabes et Kurdes tenaient à leur langue, l'arabe ou le kurde.
- Le nettoyage ethnique
Les Jeunes-Turcs ne parvinrent pas à enrayer les mouvements autonomistes qui se développaient partout parmi les non-turcophones. Les mesures vexatoires prises par les Jeunes-Turcs, pour ne parler que du nettoyage ethnique, entraînèrent des révoltes chez les Albanais, les Grecs, les Arméniens, les Bulgares, etc. De plus, en raison de leur politique extérieure maladroite, les Jeunes-Turcs se mirent à dos les puissances étrangères. L'illustration ci-contre (Le Petit Journal), qui date de 1909, témoigne de la mauvaise perception qu'eurent les Européens, par exemple, devant les massacres perpétrés par les Jeunes-Turcs contre les Arméniens.
En 1913, les autorités ottomanes élaborèrent une politique d'assimilation des Kurdes; celle-ci prévoyait d'abord le transfert en masse de la population kurde dans les divers vilayets d'Anatolie. L'approche de la Première Guerre mondiale (1914-1918), loin d'apporter une trêve salutaire, n'eut pour effet que la mise en pratique rapide cette politique draconienne : plus de 700 000 Kurdes furent déportés en Anatolie. Ceux qui échappèrent à la déportation durent subir les pillages, les viols, les massacres et les destructions des villages de la part des militaires.
Toutes les nationalités autres que la turque firent l'objet de sévices ou de massacres: les Albanais, les Grecs, les Arméniens, les Kurdes, les Arabes et les Juifs eurent particulièrement à subir la répression turque.
En 1914, l'Empire ottoman entra en guerre aux côtés de la Triple Alliance (Empire allemand, Empire austro-hongrois et Italie). Entre 1894 et 1914, environ 150 000 Arméniens avaient déjà été massacrés par les Ottomans, mais ce n'était pas encore terminé. De mai à juillet 1915, les Arméniens habitant les provinces orientales de l'Anatolie, y compris les femmes et les enfants, furent déportés en masse jusqu'aux confins des vilayets arabes où ils furent parqués dans des camps de concentration. Du mois d'août 1915 au mois de janvier 1916, les Arméniens du reste de l'Anatolie et de la Turquie d'Europe furent déportés. Évidemment, les gouvernements européens n'ignoraient pas ce qui se passait alors dans l'Empire ottoman. La Grande-Bretagne, la France et la Russie déclaraient conjointement, le 23 mai 1915, à Londres:
Depuis un mois environ, la population kurde et turque d'Arménie procède, de connivence et souvent avec l'appui des autorités ottomanes aux massacres des Arméniens. De tels massacres ont lieu vers la mi-avril à Erzerum, Tertchan, Eguine, Bitlis, Mouch, Sassoun, Zeïtoun et dans toute la Cilicie. Les habitants d'une centaine de villages des environs de Van ont été assassinés et le quartier arménien est assiégé par des populations kurdes. En même temps, à Constantinople, le gouvernement ottoman a sévi contre la population inoffensive. En présence de ces nouveaux crimes de la Turquie contre l'humanité et la civilisation, les gouvernements alliés font savoir publiquement à la Sublime Porte qu'ils tiendront personnellement responsables desdits crimes tous les membres du gouvernement ottoman, ainsi que ceux des agents qui se trouveraient impliqués dans de pareils massacres. (source : agence Havas)
Le 15 septembre 1915, Talaat Pacha, l'influent ministre turc de l'Intérieur, envoya ce télégramme officiel à la direction du Parti Jeunes-Turcs (préfecture d'Alep):
Il a été précédemment communiqué que le gouvernement a décidé d’exterminer entièrement les Arméniens habitant en Turquie. Ceux qui s’opposeront à cet ordre ne pourront plus faire partie de l’Administration. Sans égard pour les femmes, les enfants et les infirmes, quelque tragiques que puissent être les moyens d’extermination, sans écouter les sentiments de la conscience, il faut mettre fin à leur existence.
Enfin, en guise de résumé de la situation, le ministre de l'Intérieur déclarait : «J'ai accompli plus pour la résolution du problème arménien en trois mois qu'Abdülhamid ne l'a accompli en trente ans!» La
Loi
sur la déportation et le déplacement
du 27 mai 1915 fixait le cadre réglementaire de la déportation des survivants ainsi que de la spoliation des victimes. À la fin de 1915, exception faite de Constantinople et de Smyrne, toutes les populations civiles arméniennes de l’Empire ottoman avaient pris le chemin de la déportation vers Deir ez-Zor en Syrie. En 1916, le gouvernement
ottoman publiait le manifeste suivant à l'égard des Arméniens:
Attendu que les Arméniens commettent des actes illégaux et profitent de toute occasion pour inquiéter le gouvernement;
Attendu qu'on a découvert chez eux des armes prohibées et des matières explosibles dans le but de préparer une révolution dans le pays, et qu'effectivement ils ont tué des musulmans dans le vilayet de Van, et qu'ils ont prêté main-forte aux troupes russes;
Considérant que le gouvernement ottoman se trouve en état de guerre avec l'Angleterre, la France et la Russie;
Il a été décidé, pour prévenir les troubles que peuvent susciter les Arméniens selon leur habitude, de les grouper tous pour les conduire aux vilayets de Mossoul et de Syrie et au lewa de Deir-el-Zor, sans porter atteinte à leur vie, à leur honneur et à leurs biens. Les ordres nécessaires ont été donnés pour assurer leur repos et leur séjour dans les localités susmentionnées jusqu'à la fin de la guerre.
À la fin de 1916, les deux tiers des Arméniens (environ 1,5 million de personnes) de l’Empire ottoman avaient été exterminés. Tous les Arméniens des provinces orientales (vilayets), soit 1,2 million de personnes, disparurent du territoire qui avait été le cœur de l’Arménie historique depuis des millénaires. Le troisième tiers ne dut sa survie qu'à l'occupation des Russes du vilayet de Van avant le début de la déportation, ainsi qu'à la rapacité des agresseurs qui enlevaient des femmes et des enfants pour en faire des esclaves. En 1916, il ne restait plus aucun Arménien dans les provinces orientales d'Anatolie.
Dans le même temps, quelque 275 000 chrétiens assyriens furent massacrés dans l'est de l'Empire ottoman, selon la même perspective d'épuration ethnique. Avec la disparition de l'une de ses principales composantes historiques, le paysage humain de l'Anatolie se trouva transformé.
Pour le gouvernement turc, ces centaines de milliers de morts auraient été malheureusement causées par la famine, la maladie et la guerre. Néanmoins, cet authentique génocide avait été mis en œuvre avec une redoutable efficacité.
La politique de turquification des toponymes ou
nom de lieux en Turquie est un processus qui a débuté à la fin de l'Empire
ottoman et s'est systématisé sous la République turque. Les changements de
toponymes en Turquie ont été entrepris de façon périodique à partir de 1913 sous
les Ottomans, puis par les gouvernements turcs successifs. Des milliers de noms
au sein de la République turque ont été remplacés par des noms typiquement
turcs, dans le cadre des politiques de turcification. Les gouvernements ont
soutenu que ces noms sont étrangers et qu'ils ne devaient pas demeurés ainsi.
Les noms modifiés ou changés étaient généralement d’origine arménienne, grecque,
géorgienne, laze, bulgare, kurde, persane, néo-araméen/syriaque ou arabe.
Après 1923, le processus de turquification
s'est accéléré dans le cadre de la construction de l'État-nation. Il a été
officialisé par une circulaire du ministère de l'Intérieur en 1940, mais la
politique de turquification radicale commença réellement dans les années 1950. À
partir de cette date, la turquification fut entreprise comme une «politique
nationale» qui transcendait les pouvoirs politiques. Créée en 1957 avec la
participation d'experts issus des universités, des ministères et des
institutions compétentes, la Commission pour le changement des noms étrangers
(ou Commission d'experts pour le changement des noms) modifia des milliers de
noms de villages, de villes et de lieux dans les registres officiels.
Suite au coup d’État du 27 mai 1960, en moins
de quatre mois, près de 10 000 nouveaux noms de villages furent officiellement
mis en usage. Environ un tiers de tous les noms de lieux en Turquie ont été
modifiés avant 1965. Environ 12 000 villages et 4 000 villages voisins, certains
avec des milliers d’années d’histoire, ainsi que des milliers de rivières,
montagnes et formes géographiques, reçurent de nouveaux noms turcs. Les
toponymes appartenant à différentes langues, telles que le grec, l’arménien, le
kurde, l’arabe, le syriaque, le laze, le géorgien et le circassien, ont été
visés. Les noms des régions de la mer Noire orientale, de la mer Égée et de
l’Anatolie orientale et du Sud-Est ont été modifiés dans ce processus. Les
gouvernements qualifièrent ces noms d’«étrangers», d’«inappropriés», de «sources
de division» ou d’éléments susceptibles d’induire en erreur. Outre les noms en
langues étrangères, certains noms turcs, tels qu’Aziziye et Mecidiye,
qui évoquaient le souvenir d’anciens sultans ou étaient perçus comme négatifs ou
offensants, furent également transformés au cours de ce processus. Bref, on
estime qu’environ 12 000 à 15 000 toponymes ont été officiellement modifiés au
cours de l’histoire. En raison de cette politique, il ne reste à peu près plus
de noms de lieux géographiques ou topographiques qui ne soient pas d’origine
turque. Certains des nouveaux noms étaient similaires à leurs noms précédents
car ils ont été remplacés par des connotations turques.
Évidemment, la plupart des changements de nom
géographique ont été effectués dans les régions orientales et sur la côte
orientale de la mer Noire, où vivaient auparavant des populations de minorités
ethniques dans le pays. Selon les estimations du linguiste arménien Sevan
Nisanyan, le nom du lieu a été changé dans 4200 toponymes grecs, 4000 kurdes,
3600 arméniens, 750 arabes, 400 syriaques, 300 géorgiens, 200 lazes et 50 en
d'autres langues.
Le 16 mai 1916, la Grande-Bretagne et la France conclurent des accords secrets, les accords Sykes-Picot, par lesquels elles se partageaient une partie de l'Empire ottoman, notamment la «Grande Syrie» et la Mésopotamie (Kurdistan, Irak et Koweït). Cet accord, alors que le premier conflit mondial n’était pas encore terminé, résultait d'un long échange préalable de lettres entre Paul Cambon, ambassadeur de France à Londres, et sir Edward Grey, secrétaire d'État au Foreign Office. Par la suite, le lieutenant-colonel, sir Mark Sykes, pour la Grande-Bretagne, et le consul à Beyrouth, François Georges-Picot, pour la France, poursuivirent les pourparlers à Londres et arrivèrent à une entente. On raconte que Mark Sykes, contemplant une carte de la région, décrivit ainsi au premier ministre britannique, alors Herbert Henry Asquith (de 1908 à 1916), sa conception de la frontière séparant les zones française et britannique : «Je tirerais une ligne, partant de la lettre "E" dans Acre [la ville de Saint-Jean-d'Acre, aujourd'hui en Israël] et le deuxième "K" dans Kirkouk [aujourd'hui dans le nord de l'Irak].»
Bref, il s'agissait d'un trait totalement arbitraire qui ne prenait en considération ni la géographie, ni la répartition ethnique, religieuse ou culturelle, ni tout simplement le gros bon sens.
- L'accord Sykes-Picot
Cet accord équivalait à un véritable dépeçage des territoires compris entre la mer Noire, la Méditerranée, la mer Rouge et le golfe Persique. La Mésopotamie ottomane fut découpée en plusieurs zones, dont trois dans le futur Irak:
1) Une zone rouge anglaise d'administration directe (Koweït et Mésopotamie; 2) Une zone rouge d'influence anglaise (est de Bagdad, Jordanie et Palestine); 3) Une zone bleue d'influence française, à la fois arabe et kurde (Syrie et vilayet de Mossoul); 4) Une zone bleue d'administration française (Syrie du Nord, Liban et Cicilie);
Voir aussi la carte de toute la région entre la Méditerranée et la Perse. Les États qui ont été créés après l'effondrement de l'Empire ottoman correspondent encore aux zones fixées par MM. Sykes et Georges-Picot. Le bord de la Méditerranée est devenu le Liban et la Syrie coïncide avec la zone d'influence française, tandis que les zones britanniques sont devenues la Jordanie et l'Irak. Mais cette grande région entre la Méditerranée et la Perse comprenait aussi une zone d'occupation de la part de la communauté internationale (incluant les villes d'Haïfa et de Jérusalem), la Palestine, ainsi qu'un territoire contrôlé par les Russes au nord du vilayet de Mossoul (autour de la ville d'Erzurum).
Ce découpage territorial n'a jamais été bien perçu dans le monde arabe; il a fait l'objet de convoitise et reste encore aujourd'hui une terre déchirée.
Toutefois, le tracé des frontières arrêté en 1916, tel qu’il figurait dans lesdits accords fut modifié, car le vilayet de Mossoul suscitait la controverse entre la Grande-Bretagne, la France et l'Empire ottoman. Finalement, la France céda aux Britanniques la zone bleue de la Haute Mésopotamie, car elle n'avait pas les moyens de stopper ces derniers, qui purent alors étendre leur zone rouge vers le nord dans l'espoir d'y contrôler les régions pétrolières autour de Kirkouk et de Mossoul. Auparavant, les ils avaient pris le contrôle des vilayets de la Basse Mésopotamie, c'est-à-dire les vilayets de Bagdad, de Bassorah et de Koweït. Les troupes britanniques dominaient alors largement la région de l'ancienne Mésopotamie avant même que la guerre ne soit terminée.
Or, le vilayet de Mossoul aurait dû revenir à la France, en vertu des accords Sykes-Picot (zone bleue), mais il fut occupé par les Britanniques à la suite de diverses opérations militaires. La France finit par y renoncer en décembre 1918 et officialisa la situation lors de la conférence de San Remo de 1920 (Italie). Un comité avait été formé de représentants britanniques, français, italiens, grecs, japonais et belges, afin de fixer le sort des vilayets (provinces) arabes de l’Empire ottoman. Le 24 avril 1920, le comité plaça la Palestine et la Mésopotamie sous mandat britannique. Les Français reçurent un mandat sur la Syrie et le Liban.
- Le Pacte national turc
Ainsi, la conférence de San Remo scellait le destin des vilayets (provinces) arabes de l'ancienne Mésopotamie sans tenir compte des revendications des populations qui y vivaient et en reniant les promesses d’indépendance formulées aux Kurdes et aux Arabes pendant la guerre. Alors que les Kurdes, qui constituaient lagrande majoritéde la population du vilayet de Mossoul, réclamaientleur indépendance, les Turcs considéraient ce territoirecomme le leur etne reconnaissaient pasle mandat britannique surla région; les Turcs comptaient récupérer «leur» vilayet en entier.
Pour leur part, les Britanniques tenaient à ce que le vilayet fasse partie de l'Iraken raison de sesressources naturelles (pétrole et blé), de ses frontièresmontagneusessécuritaireset afin de servir de contrepoids à la population chiitedu Sud. En réalité, ils commençaient à éprouver de graves problèmes avec les chiites, surtout avec leurs chefs religieux et leurs notables. Au final, l’occupation militaire britannique a sans nul doute favorisé la création du nouvel État en Mésopotamie, l'Irak. L’occupant britannique a tracé les frontières du nouveau pays, lesquelles n’ont d’ailleurs jamais été modifiées depuis.
La Première Guerre mondiale s'est terminée officiellement le 11 novembre 1918 avec comme résultat que quatre empires devaient disparaître en Europe: l'Empire allemand, l'Empire austro-hongrois, l'Empire ottoman et l'Empire russe des tsars. Le sultan Mehmed VI dut effectivement accepter l'armistice de Moudros, ce qui entraîna l'occupation et le démembrement de l'Empire ottoman. La Chambre des députés ottomane adopta alors un Pacte national turc qui exprimait les revendications du peuple turc, mais c'était aussi un plaidoyer s'opposant aux exigences territoriales des puissances victorieuses (art. 1 à 4).
Article 1er
1) Le sort des territoires de l'Empire ottoman exclusivement peuplés par des majorités arabes, et se trouvant, lors de la conclusion de l'armistice du 30 octobre 1918, sous l'occupation des armées ennemies, doit être réglé selon la volonté librement exprimée par les populations locales.
2) Les parties de l'Empire situées en deçà et au-delà de ligne d'armistice et habitées par une majorité musulmano-ottomane dont les éléments constitutifs, unis par des liens religieux et cultuels et mus par un même idéal, sont animés d'un respect réciproque pour leurs droits ethniques et leurs conditions sociales, forment un tout qui ne souffre, sous quelque prétexte que ce soit, aucune dissociation ni de fait ni de droit.
Article 2
Quand au sort des trois sandjaks de Kars, d'Ardahan et de Batoum, dont la population avait dès sa libération, affirmé, par un vote solennel, sa volonté de faire retour à la mère patrie, les membres signataires du présent Pacte admettent qu'au besoin il soit procédé à un second plébiscite librement effectué.
Article 3
Le statut juridique de la Thrace occidentale dont le règlement avait été subordonné à la paix turque doit se baser sur la volonté de sa population librement exprimée.
Article 4
1) La sécurité de Constantinople, capitale de l'Empire et siège du Khalifat et du Gouvernement ottoman, ainsi que celle de la mer de Marmara, doivent être à l'abri de toute atteinte.
2) Ce principe une fois posé et admis, les soussignés sont prêts à souscrire à toute décision qui sera prise d'un commun accord par le Gouvernement impérial, d'une part, et les puissances intéressées, de l'autre, en vue d'assurer l'ouverture des détroits au commerce mondial et aux communications internationales.
Article 5
1) Les droits des minorités seront confirmés par nous sur la même base que ceux établis au profit des minorités dans d'autres pays par les conventions ad hoc conclues entre les Puissances de l'Entente, leurs adversaires et certains de leurs associés.
2) D'autre part, nous avons la ferme conviction que les minorités musulmanes des pays avoisinants jouiront des mêmes garanties en ce qui concerne leurs droits.
Le Pacte national turc de 1920 est un texte important, puisqu'il exprimait une vive opposition aux exigences des puissances alliées. Les députés de la Chambre ottomane n'acceptaient pas de «perdre» ni l'Arménie ni la Mésopotamie. Les objectifs du Pacte national des kémalistes comprenaient les îles égéennes proches
de la côte turque, Chypre, l'Arménie et la Mésopotamie, objectifs non atteints.
En revanche, la France cédait en 1939 le sandjak (arrondissement) d'Alexandrette, qui ne faisait pas partie des objectifs du Pacte, mais que la Turquie a évidemment accepté! Il était, jusqu'à récemment (décembre 2024), revendiqué par le régime syrien d'Assad.
Dans un tel contexte, la décision des députés apparaissait comme une fin de non-recevoir. En mai 1920, la France signait un armistice avec le gouvernement d’Ankara pour l’évacuation de la Cilicie qu’elle occupait depuis la fin de 1918; le 20 octobre 1921, un accord signé entre la France et l'Empire ottoman consacrait le retrait français (voir le texte ci-dessous). En juin 1920, les Russes «lâchaient» les Arméniens par un accord avec Ankara.
Dans son article 5, le
Pacte national turcreconnaissait des droits aux minorités sur la même base que ceux établis au profit des minorités dans d'autres pays. Le Pacte national ne reconnaissait à celles-ci que les droits qui leur avaient été assurés par les Puissances de l'Entente dans leurs conventions avec certains États européens (Pologne, Roumanie, etc.).
- Les droits religieux
En d'autres termes, ces droits ne valaient qu'en vertu d'accords de réciprocité avec les pays voisins. De plus, il ne s'agissait pas de droits «linguistiques», mais uniquement de droits «religieux». L'accord franco-turc du 20 octobre 1921 à Ankara (Angora) comprenait la teneur suivante (art. 6 et 7) :
Accord franco-turc
(Angora, 20 octobre 1921)
Accord signé à Ankara, le 20 octobre 1921, entre M. Franklin-Bouillon, ancien ministre, et Youssouf Kemal Bey, ministre des Affaires étrangères du gouvernement de la Grande Assemblée nationale d'Ankara.
Article 6
Le gouvernement de la Grande Assemblée nationale de Turquie déclare que les droits des minorités solennellement reconnus dans le Pacte national seront confirmés par lui sur la même base que celle établie par les conversations conclues à ce sujet entre les Puissances de l'Entente, leurs adversaires et certains de leurs Alliés.
Article 7
Un régime administratif spécial sera institué pour la région d'Alexandrette. Les habitants de race turque de cette région jouiront de toutes les facilités pour le développement de leur culture. La langue turque y aura le caractère officiel.
Il est bien clair que les droits accordés concernaient la nation turque, alors que le turc devait devenir la langue officielle de la région d'Alexandrette, majoritairement arabophone. Selon les termes de cet accord, la France abandonnait à la Turquie la Cilicie et lui laissait aussi une bande de territoire située au nord de la Syrie. La France obtenait en retour l’établissement d’un régime administratif spécial pour la région d’Alexandrette et quelques concessions financières concernant la ligne de chemin de fer, les mines de fer, de chrome et d’argent.
En 1919, il s'est tenu à Versailles une conférence de paix, qui devait décider, entre autres, du sort de l'Empire ottoman dont l'avenir paraissait plutôt sombre. Pour les vainqueurs de la guerre, les frontières étaient déjà tracées. Les Français occupaient la Cilicie et les Italiens, la région d'Antalya dans le Centre-Sud. Les Grecs tenaient encore à leur «Grande Grèce» englobant la Thrace orientale, l'Anatolie de l'Ouest, et même Constantinople. Les Arméniens désiraient un État englobant l'Anatolie orientale et la Cilicie, alors que les Kurdes voulaient leur propre État en Anatolie du Sud-Est. Quant à l'émir Fayçalben Hussein, ildéfendait l'idée d'un royaume arabe indépendant (Syrie et Irak). Il était déjà entendu que les provinces arabes de l'Empire ottoman seraient partagées entre la Grande-Bretagne et la France, et qu'un foyer national juif serait établi en Palestine. Ces territoires devaient cependant être régis par le système des mandats, dont le principe a été incorporé dans le pacte de la Société des Nations, adopté le 28 avril 1919.
- Un empire à genoux
Les Turcs, quant à eux, devaient se contenter de l'Anatolie centrale et s'accommoder des zones d'influence française et italienne en Anatolie du Sud. Épuisés par les guerres successives qu'ils avaient endurées depuis le début du siècle, les Turcs n'aspiraient plus qu'à la paix. Le 26 mai 1919, le gouvernement ottoman acceptait de placer la Turquie «sous la protection des grandes puissances». L'Empire ottoman était à genoux et disposé à signer sans condition le traité de Sèvres.
Comme le montre la carte ci-contre, le traité de Sèvres (voir le texte) prévoyait un contrôle du territoire de l'Anatolie par la France, la Grande-Bretagne et l'Italie. Il accordait à la Grèce la Thrace orientale (Edime) et Smyrne (Izmir) à l'ouest ; les îles du Dodécanèse revenaient à l'Italie. À l'est, les provinces ottomanes de Van, de Bitlis, d'Erzuroum et de Trézibonde étaient attribuées à l'Arménie; était prévu un territoire pour un éventuel Kurdistan au sud de l'Arménie.
Toute la Mésopotamie arabe, y compris le vilayet de Mossoul, demeurait sous le contrôle de la France (mandat français en Syrie) et de la Grande-Bretagne (mandat britannique en Irak, en Jordanie et en Palestine). Il était évident que le territoire turc était partagé entre les Alliés et les minorités kurdes et arméniennes.
Le traité, signé le 10 août 1920 par les mandataires du sultan Mehmed VI, consacrait le rétrécissement de l'Empire ottoman, qui ne gardait qu'une portion de l'Anatolie centrale, ce qui correspondait à un territoire de 120 000 km² de terres arides, privé de toute possibilité de développement économique.
Cependant, le traité de Sèvres — du nom d'une commune de la banlieue ouest de Paris —, dont les conditions parurent humiliantes aux Turcs, parce qu'elles équivalaient à une condamnation à mort de la Turquie, ne fut jamais ratifié par l'ensemble de ses signataires. Il eut comme résultat de provoquer en Turquie une immense indignation et un sursaut national autour de Mustafa Kemal. Les Turcs cessèrent d'obéir aux ordres du sultan pendant que l'armée ottomane se désagrégeait. Par dizaines de milliers, des hommes rejoignirent les unités kémalistes en formation.
- Omniprésence des armées étrangères
Les Alliés avaient en outre commis une grave erreur en autorisant la Grèce à occuper Smyrne sur la côte égéenne. Et le débarquement grec fut considéré comme une gifle supplémentaire par le peuple turc. Les Turcs ne pouvaient accepter que des «infidèles» s'emparent d'un sol qu'ils n'avaient même pas conquis, ce qui justifiait Mustafa Kemal de prendre les armes pour récupérer les terres turques, de supprimer le régime impérial qui empêchait son peuple de devenir une nation et de dégager ses compatriotes de l'emprise stérilisante de l'islam.
Pendant ce temps, les Arméniens avaient franchi la frontière pour s'emparer des provinces promises par les Alliés; les Grecs progressaient dans l'Ouest avec l'appui des Britanniques; les Français avaient repris l'offensive en Cilicie. Bref, les Turcs étaient encerclés par des armées étrangères, ce qui favorisa la naissance d'un mouvement de résistance pour la défense de la patrie, dont Mustapha Kemal allait prendre la tête.
- La revanche de Mustafa Kemal
Mustafa Kemal sollicita l'appui des Soviétiques qui ne voulaient ni d'un empire grec à la solde des Anglais et maître de la mer Noire, ni d'une «Grande Arménie». Renflouées par des armes et des caisses d'or russes, les troupes kémalistes écrasèrent en septembre 1920 l'armée arménienne. Après cette première victoire, elles stoppèrent net les insurrections kurdes, puis dirigèrent leurs efforts contre les Italiens au sud pour finir dans les régions occupées à l'ouest par les Grecs.
Après la guerre gréco-turque (1919-1922) gagnée par les troupes de Mustafa Kemal au prix d'une effroyable boucherie, la Turquie avait dorénavant les moyens de refuser la ratification du traité de Sèvres et de contracter un traité de paix plus avantageux, soit le traité de Lausanne du 24 juillet 1923, ce qui allait mettre fin à la partition du territoire de la Turquie et faire oublier l'idée d'un Kurdistan indépendant. Mustafa Kemal ne voulait absolument plus céder un centimètre du territoire anatolien. Pour lui, toutes les minorités représentaient un grave danger politique de l'intérieur; c'est pourquoi il fallait les assimiler de gré ou de force. Quiconque n'était pas de «race turque» était dorénavant suspect.
Le traité de Lausanne (voir le texte) du 24 juillet 1923 reconnaissait les frontières de la Turquie moderne, qui renonçait à ses anciennes provinces arabes de la Mésopotamie et accordait aux Britanniques la possession de Chypre et à l'Italie les îles du Dodécanèse. En revanche, la Turquie récupérait les territoires perdus au traité de Sèvres (1920): à l'ouest, la Thrace orientale et la région de Smyrne (Izmir), à l'est les provinces ottomanes de Van, de Bitlis, d'Erzuroum et de Trézibonde; elle perdait toutefois le vilayet de Mossoul au profit des Britanniques et de l'Irak. On ne faisait plus aucune allusion au territoire promis aux Kurdes. En 1939, la France allait céder à la Turquie le sandjak d'Alexandrette (Antioche), devenu en 1938 la "République du Hatay".
Le traité de Lausanne, faut-il le répéter, ignorait les droits des Kurdes et renvoyait tout différend entre la Grande-Bretagne et la Turquie devant une commission d’enquête de la Société des Nations. La Turquie tirait avantage du traité de Lausanne, car elle réalisait d’importants gains territoriaux au détriment de la France, mais surtout aux dépens de l’Arménie qui voyait réduire son territoire à ses limites actuelles (voir la carte spécifique).
Au plan linguistique, le traité de Lausanne prévoyait des échanges de population destinés à régler le problème des minorités en Grèce et en Turquie. Ces échanges touchèrent 400 000 Turcs et 1,3 million de Grecs. Les articles 37 à 45 (voir le texte) régissaient les droits des minorités turques en Grèce et des minorités grecques en Turquie. En conséquence, les Grecs de Turquie durent être rapatriés en Grèce. Les Alliés renonçaient à demander l'autonomie du Kurdistan turc et des territoires arméniens en Turquie. L'un des paradoxes du traité de Lausanne fut de sanctionner officiellement des transferts massifs de populations et les purifications ethniques qui s'ensuivirent. Dans le cas de la Grèce comme celui de la Turquie, le traité de Lausanne ne définissait pas les minorités concernées et ne les situait pas géographiquement.
Alors qu'en 1914 le quart de la population anatolienne était de confession chrétienne, ces mouvements de population forcés, survenant après le génocide de 1915 et après les massacres et les exodes de la guerre d'indépendance, achevèrent de faire de la Turquie un pays presque exclusivement musulman.
De plus, le traité de Lausanne reconnaissait l'abolition du sultanat ottoman de 1922 et prévoyait la disparition du califat pour 1924. La Turquie actuelle accédait à son indépendance, pendant que le dernier souverain, Mehmed VI Vehid-el-Ddin (1861-1926), était déposé et expulsé du pays, et la république de Turquie, proclamée le 29 octobre 1923, avec Mustafa Kemal comme président. Désormais, l’Empire ottoman n’existait plus et le nom de «Turc» allait remplacer officiellement celui d'«Ottoman». Symbole de la «restauration» du pays, Ankara devint la nouvelle capitale de l'État et Constantinople changea de nom pour Istanbul.
Après l'effondrement de l'Empire ottoman en 1918, Mustafa Kemal fut vite confronté à des conflits d'ordre militaire. Après son élection au poste de président de la République en 1923, il entreprit une politique de modernisation et de laïcisation de l'État turc. La forme kémaliste du pouvoir trouva son expression juridique dans la Constitution du 20 avril 1924. D'après l'article 2 de cette constitution, la Turquie était considérée comme «républicaine, nationaliste, populaire, interventionniste, laïque et révolutionnaire». Ces caractéristiques déterminaient le contenu idéologique du Parti populaire républicain qui, sous Mustafa Kemal, était le seul parti toléré. Farouchement moderniste, celui-ci considérait comme révolue l'époque des empires fondés sur une base religieuse et refusait la domination idéologique de l'islam sur son pays; en fait, il refusait l'islam dans la gestion politique d'un État. La Turquie devint le premier «État musulman laïc». Pour ce faire, il fallait abandonner la notion d’empire musulman multiethnique au profit d'un nationalisme essentiellement turc et laïc.
L'historiographie kémaliste a interprété l'Empire ottoman comme une «domination arabo-islamique» dont les Turcs devaient être «libérés» grâce à l'intervention politique de Mustafa Kemal. Celui-ci considérait que la réorganisation de l'État turc devait passer par un changement linguistique radical, c'est-à-dire par la promotion d'une nouvelle langue turque. Le nouvel État turc était également fondé sur une volonté laïque de moderniser et d'occidentaliser la société, en s'appuyant sur un nationalisme féroce qui assurait la cohésion de la société turque.
En instaurant la République, Mustafa Kemal désirait, entre autres, libérer son peuple des prescriptions de la religion qui réglait les moindres faits et gestes de la vie de chaque citoyen, sa nourriture, ses heures de sommeil, la coupe de ses vêtements, ses coutumes, ses habitudes et jusqu’à ses pensées les plus intimes. Mustafa Kemal avait aussi une perception très négative du prophète Mahomet qu'il qualifiait de «vieux cheik», de «Bédouin immoral» et de «cadavre putréfié» :
Depuis plus de cinq cents ans, les règles et les théories d’un vieux cheik arabe, et les interprétations abusives de générations de prêtres crasseux et ignares ont fixé, en Turquie, tous les détails de la loi civile et criminelle.
Elles ont réglé la forme de la Constitution, les moindres faits et gestes de la vie de chaque citoyen, sa nourriture, ses heures de veille et de sommeil, la coupe de ses vêtements, ce qu’il apprend à l’école, ses coutumes, ses habitudes et jusqu’à ses pensées les plus intimes.
L’islam, cette théologie absurde d’un Bédouin immoral, est un cadavre putréfié qui empoisonne nos vies.
Mustapha Kemal avait décidé de supprimer la tyrannie religieuse, en l'occurrence l'islam, mais dans les faits il l'a remplacée par une autre, la sienne. De plus, le modèle impérial pluriethnique de l'Empire ottoman fut rejeté totalement au profit de l'État-nation axé sur la culture et la langue turques. Au lieu de l'idéologie arabo-musulmane, ce fut l'idéologie turco-laïc kémaliste. Tout ce qui rappelait la culture orientale, ottomane, islamique fut rejeté avec violence et remplacé par des apports différents, ce qui incluait l'alphabet arabo-persan, le calendrier musulman (ou calendrier lunaire) et les vêtements.
Cependant, bien que l'islam, en tant que force politique, ait été entièrement évacué, il demeurait encore présent au sein de l'État, mais il était dorénavant entièrement «domestiqué». L'État laïc continuait de l'organiser et de l'enseigner à la condition que ce soit l'islam sunnite. Pour être considéré comme turc, il fallait «partager la même langue et la même religion», ce qui signifiait être un «Turc musulman». Mustafa Kemal formulait lui-même ce lien entre la nation et la religion de la façon suivante:
Puisque nous sommes tous turcs, donc tous musulmans, nous pourrons et devrons être laïcs.
Alors que les citoyens non musulmans — tels les Grecs et les Arméniens — ne peuvent faire partie de la nation turque sans se convertir à l'islam, les Kurdes ne peuvent juridiquement quitter la nation turque, puisqu'ils sont musulmans. Ce sont des «Turcs montagnards» ou des «Turcs des montagnes» (en turc: Türk dağcılar"). Du point de vue officiel, les Kurdes n'existaient donc plus en Turquie. Non seulement la langue kurde fut-elle interdite, mais aussi le mot kurde, de même que la musique kurde et le costume traditionnel (chemise et pantalon bouffant pour les hommes). Malgré ces mesures répressives, la résistance kurde ne s'est jamais éteinte.
À la fois chef de l'État et de l'armée, président du Conseil, président de l'Assemblée et président du Parti populaire, Mustafa Kemal est devenu «légalement» un autocrate aux pouvoirs quasi absolus. Pour leur part, confiants dans l'homme qui avait sauvé la patrie et représentait aux yeux du peuple le «vainqueur des infidèles», les Turcs ne demandaient pas mieux que de lui obéir aveuglément. Le 3 mars 1924, Kemal fit voter par l'Assemblée d'Ankara une loi décrétant la laïcisation complète de l'État. Dirigée par Mustafa Kemal pendant quinze ans, la République turque reposait sur six principes de base inscrits dans le texte de la Constitution de 1924:
- le républicanisme, s’appuyant sur le principe de la souveraineté du peuple ; - le nationalisme turc, mettant en exergue les gloires passées de la Turquie et la nécessité pour le peuple turc de construire son propre État selon des principes modernes et sans intervention étrangère ; - le populisme, selon lequel le peuple gouverne par l’intermédiaire de la Grande Assemblée nationale, toutes les catégories sociales étant représentées ; - la laïcité, imposant une séparation complète entre l’autorité religieuse musulmane et l’État ; - l'étatisme, qui implique une intervention de l’État dans certains secteurs de l’économie et un contrôle plus souple sur les autres pour garantir une croissance économique rapide ; - le révolutionnarisme impliquant que tous ces changements soient appliqués immédiatement et complètement afin que la société turque puisse se développer le plus vite possible.
- La religion et l'islamisme
En matière de langue et de religion, les dispositions constitutionnelles étaient les suivantes:
Constitution de 1924 (dispositions linguistiques)
Article 2
La religion de l'État turc est l'islamisme(1) ; la langue officielle est le turc ; la capitale est la ville d'Angora.
Article 12
Ne peuvent pas être élus députés les personnes qui se trouvent au service officiel d'une puissance étrangère, celles qui ont été condamnées à des peines afflictives pour vol, faux, escroquerie, abus de confiance, banqueroute frauduleuse, les interdits, les personnes qui réclament une nationalité étrangère, les individus qui ont été privés de leurs droits civiques
et ceux qui ne savent pas lire et écrire en turc.
Article 38
Le président de la République, au moment de son élection, prête, en présence de l'Assemblée nationale, le serment suivant :
« Je jure, par Dieu, en ma qualité de président de la République, de respecter les lois de la République et les principes de la souveraineté du peuple, de les défendre, de travailler fidèlement et de toutes mes forces au bonheur du peuple turc, d'écarter de tout mon pouvoir tout péril qui pourrait menacer l'État turc, de tenir haut et ferme la gloire et l'honneur de la Turquie, et de me consacrer sans relâche aux devoirs de la charge que j'ai assumée. »
Article 87
L'instruction primaire est obligatoire pour tous les Turcs ; elle est donnée gratuitement dans les écoles de l'État.
Article 88
1) Sur le plan de la nationalité, tous les habitants de la Turquie sans distinction de religion ou de race sont qualifiés de Turcs.
2) Est Turc tout individu né en Turquie ou à l'étranger d'un père Turc, celui qui, né en Turquie, d'un père étranger, y demeure et à sa majorité, choisit officiellement la nationalité turque, celui qui, conformément à la loi sur la nationalité, a été admis à la qualité de Turc. La qualité de Turc se perd dans les cas déterminés par la loi.
Article 75
Nul ne peut être inquiété au sujet de sa religion, de son culte ou de ses convictions philosophiques. Tous les rites qui ne sont pas contraires à l'ordre public, aux bonnes mœurs ou aux lois sont libres. _______ (1) La disposition relative à la religion fut supprimée en 1928.
Tous les établissements d'enseignement scientifique et éducatif de
Turquie sont placés sous la tutelle du ministère de l'Éducation.
Article 2
- Les femmes rivées
sont transférées au ministère de l'Éducation et placées sous sa
tutelle.
Article 3
Les fonds alloués aux écoles et aux madrasas dans le budget du ministère
des Affaires religieuses et des Fondations sont transférés au budget
du ministère de l'Éducation.
Cette loi encore en vigueur, parce qu'elle fait
partie des «lois de la révolution» (''inkılap kanunları'') protégées par
l'article 174 de la Constitution turque de 1982, plaçait tous les établissements
d'enseignement du pays sous la tutelle du ministère de l'Éducation. Ainsi,
Mustafa Kemal Atatürk pouvait fermer les ''madrasas'' et toutes les écoles
religieuses traditionnelles, afin d'unifier le système sur des bases laïques. Le
gouvernement pouvait ainsi mieux contrôler les imams et les prédicateurs,
puisqu'ils relevaient dorénavant de la juridiction du ministère de l'Éducation.
C'est ainsi que la
Loi n° 430 sur l'unification de l'éducation
(1924) a également fourni l'infrastructure nécessaire à d'autres réformes
d'Atatürk, telles que la fermeture des loges de derviches et des écoles
religieuses, etc. Finalement, cette loi est considérée comme la loi
fondamentale de l'éducation en Turquie et sert de base aux lois ultérieures.
Mustafa Kemal abolit également la législation ottomane en matière d'éducation. Il fit fermer toutes les écoles confessionnelles, y compris les écoles chrétiennes. Il les remplaça par des écoles primaires et secondaires laïques ouvertes à tous. Il fit construire dans toutes les grandes villes des écoles modernes et fit venir des érudits étrangers pour qu'ils transmettent leur science dans les universités turques. En peu de temps, le nombre d'élèves dans les écoles doubla. Kemal transforma la célèbre mosquée de Sainte-Sophie en musée. En somme, en tant que force politique, la religion se trouvait entièrement démantelée.
- L'implantation des lettres
turques
Mustafa Kemal voulut moderniser l'écriture qui était basée sur l'alphabet
arabo-persan. Celui-ci a été employé pendant plus de 600 ans dans l'Empire
ottoman et il intégrait des emprunts et des lettres spécifiques de l'arabe et du
persan pour s'adapter à la phonétique turque. Cet alphabet, mal adapté au turc
moderne, a été remplacé en 1928 par l'alphabet latin lors de la réforme menée
par Mustafa Kemal Atatürk pour moderniser le pays. Dans les faits, le turc
ottoman était d'accès pénible, les phonèmes du turc ne pouvant pas facilement
être tous représentés par les lettres arabes, même modifiées, et ce, en raison
d'une plus grande richesse en voyelles que l'arabe (trois en arabe, mais huit
voyelles brèves et trois voyelles longues en turc).
En vertu de la Loi n° 1353 sur l'adoption et
l'implantation des lettres turques (1928), l'alphabet turc se
compose de 29 lettres: a, b, c, ç, d, e, f, g, ğ, h, i, ı , j, k, l, m, n, o, ö,
p, r, s, ş, t, u, ü, v, y, z. L'alphabet n'inclut pas q, w ou x, les trois
lettres les plus couramment rencontrées dans les noms étrangers qui nécessitent
une translittération en équivalents turcs conformes. Pendant 85 ans, la loi a
servi de base pour interdire l'usage officiel des lettres q, w et x, présentes
dans l'alphabet kurde, mais absentes de l'alphabet officiel turc à 29 lettres.
Bien que le gouvernement turc ait levé cette
interdiction restrictive en 2013 dans le cadre d'un paquet de réformes
démocratiques, la loi de 1928 elle-même n'a pas été abrogée : l'alphabet
officiel de l'État turc reste strictement défini par le texte d'origine. Cela
signifie que l'administration, le système d'enseignement et l'ensemble de
l'espace public turc continuent d'être régis par ce texte fondateur. Le maintien
de cette loi 1353 dans le droit moderne s'explique par sa protection
constitutionnelle absolue: elle fait partie des «lois de la Révolution»" qui,
selon l'article 174 de la Constitution actuelle de 1982, ne peuvent pas être
révoquées. Par conséquent, la loi n° 1353 sur l'adoption et la mise en œuvre des
lettres turques est toujours en vigueur en Turquie.
- L'émancipation des femmes
Ensuite, ce fut le tour de l'émancipation des femmes. Kemal fit adopter un Code civil calqué sur celui de la Suisse. Il accorda l'égalité aux femmes et interdit la polygamie; il imposa le mariage civil et encouragea les femmes à ne plus porter le voile islamique.
Le port du voile islamique ne fut pas interdit dans l'espace public, en dépit
des réformes menées par Mustafa Kemal Atatürk, qui a cherché à moderniser la
société turque et à établir une laïcité. En 1934, les femmes allaient acquérir le droit de vote.
Kemal fit aussi adopter un Code de commerce inspiré des Français, un Code maritime emprunté aux Allemands, un Code pénal et un Code de procédure pénale copié sur les Italiens. Ainsi, la Charia était définitivement abolie. En 1935, le dimanche allait remplacer le vendredi comme jour férié.
- Le changement
vestimentaire
En 1925, Mustafa Kemal décida que les Turcs devaient changer de mentalité en commençant par un changement vestimentaire. Devenu le Ghazi («le Vainqueur»), il interdit donc les anciens couvre-chefs chez les Ottomans, comme le fez, par
la Loi sur du port du chapeau (la loi n° 671 du 25 novembre 1925). Le fez
et le turban étaient alors perçus par le nouveau régime comme des symboles de
conservatisme, de cléricalisme et de retard sur le plan du progrès social.
Mustafa Kemal se heurta aux milieux réactionnaires parce que les chapeaux à l'européenne empêchaient les croyants de toucher le sol avec leur front lors des prosternations rituelles.
Quelques dizaines de pendaisons suffirent à faire entendre raison aux récalcitrants.
Cependant, le texte de la loi n'est pas d'une
clarté exemplaire:
Şapka İktisası
Hakkında Kanun
Kanun Numarası : 671
Kabul Tarihi : 25/11/1925
Madde 1
Türkiye Büyük Millet Meclisi azaları
ile idarei umumiye ve hususiye ve mahalliyeye ve bilümum müessesata
mensup memurin ve müstahdemin Türk milletinin iktisa etmiş olduğu
şapkayı giymek mecburiyetindedir. Türkiye halkının da umumi serpuşu
şapka olup buna münafi bir itiyadın devamını hükümet meneder.
Madde 2
İşbu kanun tarihi neşrinden itibaren
meriyülicradır.
Les membres de la Grande Assemblée nationale de Turquie, ainsi que
les fonctionnaires et employés des administrations générales,
privées et locales, et de toutes les institutions,
sont tenus de
porter le chapeau adopté par la nation turque. Le chapeau constitue
le couvre-chef traditionnel du peuple turc, et le gouvernement
interdit le maintien de toute coutume contraire à cette règle.
Article 2
La présente loi entre en vigueur à la date de sa publication.
Le «chapeau» adopté par la «nation
turque» n'est plus le fez, mais le chapeau de type panama à large bord, devenu
«le couvre-chef traditionnel du peuple turc». Plus tard, Mustafa Kemal interdit par décret la salutation musulmane traditionnelle au profit de la poignée de main à l'occidentale.
Néanmoins, la Loi sur le port du chapeau n'a jamais
été appliqué à grande échelle, bien qu'elle reste aujourd'hui en vigueur. Selon
l'article 174 de la constitution de 1982, cette loi figure parmi les «lois de la
Révolution» de la nation turque; ces lois ne peuvent pas être abrogées même si
elles sont jugées inconstitutionnelles.
Par contre, la Loi n° 2590 sur
l'abolition des titres et des appellations
tels que efendi, bey et pacha (1934) est d'une
grande clarté dans l'abolition des titres honorifiques ottomans. Cette loi s'inscrivait dans
les réformes kémalistes visant à instaurer l'égalité civile et à rompre
définitivement avec la hiérarchie honorifique de l'Empire ottoman.
L'article 3 remplaçait les anciennes appellations militaires ottomanes par de
nouvelles dénominations modernes et occidentalisées.
Si les premières années du gouvernement de Mustafa Kemal furent une période de progrès économique et de développement général considérables, la répression exercée contre les Arméniens et les Kurdes, c'est-à-dire les non-turcophones, fut excessivement féroce. En février 1925, une violente révolte kurde éclatait au sud-est de l'Anatolie, à la frontière de Mossoul dont le statut demeurait encore incertain. Les Kurdes n'acceptaient pas l'abolition du califat et la laïcisation de l'État. Les chefs kurdes, à qui les Alliés avaient fait miroiter un Kurdistan indépendant, éprouvaient une répulsion à l'égard de la nouvelle république.
En juin 1926, un traité turco-irako-britannique ("Frontier Treaty: the United Kingdom and Iraq with Turkey, 5 June 1926") fixait à Ankara les frontières de la république de Turquie qui avait fini par accepter que Mossoul revienne à l’Irak contre la promesse d’une participation de 10 % aux bénéfices d’une éventuelle production pétrolière. Le 16 décembre 1925, la Société des Nations rattachait Mossoul à l’Irak, sous mandat britannique.
- La répression contre les Kurdes
Les frontières délimitant la Turquie, l'Irak, la Syrie et l'Iran ayant été fixées, la région du Kurdistan se trouvait désormais démembrée entre tous ces États. Les frontières se faisaient au détriment des intérêts de la population kurde. Aucun pays ne tiendra compte du droit des Kurdes à disposer de leurs terres, puis que le Kurdistan n'avait pas d'existence légale.
Dès lors, les Kurdes s'oppos
èrent à l'idéologie qui préconisait la liquidation des Kurdes, alors que leur existence remontait à des milliers d'années dans la région. C'est la Turquie de Mustafa Kemal qui procéda de la façon la plus violente contre les Kurdes. Avant d'être politique, la rébellion était surtout religieuse et concentrée en Turquie. Les Kurdes, qui se retrouvaient sous administration turque, soutenaient ouvertement l'ancien régime du sultan, lequel avait signé le traité de Sèvres en garantissant l'autonomie kurde contre la République. Or, Mustafa Kemal ne voulait rien savoir des Kurdes et de leur prétendue autonomie; c'est pourquoi il eut recours à l'armée pour les neutraliser. Même s’il n’existait pas officiellement de «problème kurde», la situation donna lieu à de nombreuses révoltes qui secouèrent le Kurdistan turc de 1925 à 1939.
Celles-ci furent toutes écrasées par le maréchal Mustafa Kemal. En 1930, la révolte éclata à nouveau et l'armée turque mobilisa près de 70 000 hommes et une centaine d'avions pour mater la rébellion. De son côté, la France avait permis le passage de l'armée turque (neuf divisions) par la Syrie, alors placée sous le mandat français, ce qui facilita l'écrasement du soulèvement kurde. La rébellion s'était soldée par des milliers de morts, des centaines de villages brûlés et d'innombrables mouvements de populations. Mustafa Kemal créa des tribunaux et des cours martiales dans le but de faire emprisonner et exécuter les Kurdes reconnus coupables d'«atteinte à la sûreté intérieure de l'État». Une accusation toujours facile et immédiatement punissable! L'écrasement de la révolte avait pour objet de dissuader les Kurdes de se considérer comme un groupe ethnique distinct dans la République.
- La liquidation des colonies grecques
Non moins radical fut l'anéantissement des colonies grecques d'Anatolie. Nous savons qu'elles étaient là depuis des centaines d'années. Elles furent obligées de s'exiler en Grèce en vertu de l'accord passé à Lausanne entre Elefthérios Venizélos (Grèce) et Mustafa İsmet İnönü (Turquie), qui allait devenir le successeur de Kemal. Seuls les Grecs établis à Constantinople et aux abords immédiats de la capitale, soit environ 300 000 personnes, furent autorisés à demeurer dans leurs foyers. Ainsi, après l'extermination des Arméniens durant la guerre, l'expulsion des Grecs et l'écrasement des velléités d'autonomie kurde, la Turquie était «enfin» devenue la nation homogène dont avait rêvé Mustapha Kemal.
Ces malheureux épisodes successifs ont forgé un chapitre douloureux de l'Histoire de la Turquie moderne. On ne peut que déplorer le fait que cette naissance s'est réalisée de façon si draconienne, si violente et si sanglante. Il faut cependant reconnaître que, sans cette violence, jamais le pays n'aurait atteint l'unité ethnique et morale, facteur de sa renaissance. En 1921, l’Assemblée nationale avait accordé à Mustafa Kemal le titre de «maréchal» et de «Ghazi»(ce qui signifie «héros» ou «vainqueur»). Le culte de la personnalité du Ghazi continuerait de se développer jusqu'à sa mort. On commença à ériger des statues à son effigie.
- Les conséquences économiques
Il faut aussi noter que l'expulsion des populations allogènes a entraîné des conséquences sur le développement économique du pays. Jusqu'alors, les Turcs avaient volontiers abandonné aux chrétiens, notamment aux Grecs et au Arméniens, les activités d'ordre commercial, bancaire ou industriel. Une fois ces populations industrieuses disparues, l'économie sombra dans le marasme généralisé, d'autant plus que la Turquie se voyait privée de capitaux étrangers.
Pour Mustafa Kemal, il paraissait nécessaire de rompre avec la culture ottomane et de mener à terme une turquification totale dans la nouvelle République, ce qui passait inévitablement par la négation des minorités. Afin de mettre en œuvre ses entreprises, Mustafa Kemal devait procéder de façon autoritaire, au besoin par la force. Le 8 août 1926, il se présenta devant l'Assemblée nationale pour expliquer les raisons qui l'avaient obligé à évincer ses adversaires:
Je suis la Turquie. Vouloir me détruire, c'est vouloir détruire la Turquie elle-même. [...] Le sang a coulé. C'était nécessaire. Une révolution qui n'est pas fondée sur le sang n'est jamais permanente. [...] Je conduirai mon peuple par la main jusqu'à ce que ses pas soient assurés et qu'il connaisse la route. À ce moment, il pourra se gouverner lui-même. Alors, mon œuvre sera accomplie et je pourrai me retirer. Mais pas avant! [Cité par Jacques Benoist-Méchin).
S'étant ainsi doté des pleins pouvoirs, Mustafa Kemal put agir à sa guise, imposant un style de gouvernance qui serait considéré aujourd'hui comme de la dictature. Ayant appris le français et l'allemand, il considérait aussi que la réorganisation de l'État turc devait nécessairement passer par un changement linguistique radical.
L'un des volets de la politique de modernisation porta le nom turc de Dil Devrimi, c'est-à-dire la «Révolution linguistique». Le but ultime de la réforme était de développer la langue turque populaire (ou vernaculaire) en une langue nationale normalisée afin de servir comme moyen d'unité nationale. Pour y parvenir, il fallait changer l'écriture et purifier la langue turque de tous les emprunts, aussi bien lexicaux que grammaticaux. En réalité, Mustafa Kemal avait comme objectif de séparer la Turquie de ses racines islamiques et de faciliter la communication avec le monde occidental. L'Histoire compte peu d'exemples de ce genre où un gouvernement a réalisé des changements linguistiques d'une aussi grande envergure en un temps aussi court et, il faut le reconnaître, avec autant de succès.
Bien sûr, des discussions avaient éventuellement lieu entre spécialistes en vue d'adapter l'alphabet arabe à la langue du quotidien des Turcs (le turc populaire) en lui ajoutant quelques signes distinctifs pour les voyelles. Cependant, peu de Turcs osaient soutenir publiquement qu'il fallait abandonner l'alphabet arabe. En réalité, l'idéologie dominante n'était pas celle de l'école puriste (Tasfiyeciler), mais celle des «turquistes» (Tärkgüler) regroupés derrière Ziya Gökalp (1876-1924) qui, s'ils souhaitaient faire disparaître de la langue les éléments syntaxiques arabes et persans, ainsi que les synonymes jugés superflus, entendaient néanmoins conserver les mots arabes et persans bien intégrés au vocabulaire normal de la langue commune.
Même si l'opposition à la latinisation de l'alphabet avait été importante, l'adoption de l'alphabet latin par l'Azerbaïdjan, le 22 juillet 1922, relança de plus belle la guerre de l'écriture. Les partisans de la latinisation en Turquie devinrent beaucoup plus nombreux qu'auparavant. Mais l'écriture qui allait être adoptée devait être choisie pour son aptitude à traduire les sons de la langue parlée; il n'était pas question d'une simple transcription de l'écriture ottomane. Autrement dit, la nouvelle orthographe (imlâ) devait être phonétique, c’est-à-dire que les mots s’écriraient comme ils se prononçaient.
En 1928, Mustafa Kemal mit tout son poids dans la balance et créa une «commission linguistique» dont le mandat fut d'élaborer un alphabet turc adapté de l'alphabet latin et de «purifier» le vocabulaire. Il soutenait qu'un État national indépendant devait posséder sa langue nationale; à l'exemple des «capitulations» (conventions) économiques et politiques, les capitulations linguistiques devaient être abolies.
Le 1er novembre 1928, l'Assemblée nationale d'Ankara adoptait la loi sur le nouvel alphabet basé sur l'alphabet latin (élaboré par des linguistes autrichiens) en conformité avec les règles de la phonétique allemande, avec l'addition des lettres [ç] (consonne tch), [ğ] (allongement de la voyelle précédente: yoğurt = [yo:ourt]), [ö] (voyelle -eu- comme peu en français), [ş] (ch) et [ü] (voyelle -u- comme flûte en français). L'alphabet turc se compose de 29 lettres: 21 consonnes et huit voyelles. Les lettres -x et -q n'existent pas en turc.
La nouvelle graphie se voulait purement phonétique, ce qui signifie qu'une lettre doit toujours correspondre à un son. Il n'y aurait pas, comme en français ou en anglais, de groupement de lettres, de consonnes ou de voyelles, chacune des lettres devant représenter un seul son. Il en résulte que la différence entre l’écrit et l’oral est minime en turc, puisque la langue écrite reflète la langue parlée. Au final, par comparaison avec des langues comme le français ou l'anglais, l'alphabet turco-latin est reconnu comme l’un des plus parfaits parmi les systèmes d’écriture actuels.
Le 14 août 1928, l'ambassadeur de France écrivait à son ministre: «L'adaptation des caractères latins à la langue turque, réforme à laquelle Moustafa Kemal Pacha songeait depuis longtemps et dont il a pris personnellement l'initiative, est aujourd'hui chose accomplie.» La «révolution linguistique» (Dil Devrimi) avait débuté officiellement en mai 1928, alors que les nombres écrits en chiffres arabes avaient été remplacés par leurs équivalents occidentaux. La réforme de la langue turque s'inscrivait alors dans l'idéologie d'un programme politique résolument nationaliste. Dans un discours prononcé le 10 août 1928 à Istanbul devant les membres de son parti, Mustafa Kemal expliquait l’importance de l’alphabet latin par ces propos qui demeurèrent célèbres:
Camarades, notre belle langue, riche et harmonieuse, montrera sa valeur grâce au nouvel alphabet turc. Nous sommes obligés de nous affranchir de ce cercle de fer qui entourait notre tête depuis des siècles. Nous ne voulons plus de ces signes incompréhensibles. Nous voulons comprendre notre langue. Avec le nouvel alphabet, nous arriverons à la comprendre d’une façon parfaite, j’en suis sûr. Soyez-le aussi. Citoyens, apprenez vite les nouveaux caractères turcs. Enseignez-les au villageois, au pâtre, au portefaix, au batelier et à toutes les couches de la nation. Songez qu’il est honteux pour une nation d’avoir dans son sein 10 % seulement de personnes sachant lire et écrire et 90 % d’illettrés. Beaucoup de progrès ont été réalisés. Cependant la chose que nous devons faire aujourd’hui, et qui n’est certes pas la dernière, est comme je l’ai dit, nécessaire. Sachez que c’est un devoir national et patriotique. Dans un an ou deux ans au plus tard, tout le corps social turc apprendra le nouvel alphabet. Notre nation prouvera que son écriture et son intelligence sont au niveau de celles du monde civilisé. [Cité par Mehmet-Ali AKINCI].
Cette annonce étant faite, Mustafa Kemal passa à l'action, d'abord à Istanbul en convainquant les députés et les intellectuels, puis il parcourut tout le pays pour enseigner la nouvelle écriture. Le but visé était d'élaborer un système d'écriture qui serait davantage turc et moins arabe (ou persan). Il fallait promouvoir une langue plus moderne et plus précise, pratique et moins difficile à apprendre. En réalité, l'adoption de l'alphabet latin avait également comme objectif d'insister sur le caractère moderne et de minimiser l'influence des conservateurs religieux, responsables selon Atatürk, de la décadence de la Turquie. Mustafa Kemal passa aussitôt à l'action et entreprit de convaincre les députés. L'activité déployée pour toucher les masses populaires analphabètes trouva son expression dans ce discours de Mustafa Kemal lors de sa «recommandation» à l'Assemblée nationale, le 1er novembre de la même année (1928):
Il faut donner au peuple turc une clé pour la lecture et l'écriture, et s'écarter de la voie aride qui rendait jusqu'ici ses efforts stériles. Cette clé n'est autre que l'alphabet turc dérivé du latin. Il a suffi d'un simple essai pour faire luire comme le soleil cette vérité que les caractères turcs d'origine latine s'adaptent aisément à notre langue et que, grâce à eux, à la ville comme à la campagne, les enfants de ce pays peuvent facilement arriver à lire et à écrire. Nous devons tous nous empresser d'enseigner l'alphabet à tous les illettrés, hommes ou femmes, qu'il nous sera donné de rencontrer dans notre vie publique ou privée. Nous sommes dans l'émotion d'un succès qui ne souffre de comparaison avec les joies procurées par aucune autre victoire. La satisfaction morale éprouvée à faire le simple métier d'instituteur pour sauver nos compatriotes de l'ignorance a envahi tout notre être.
Beaucoup de membres de l'Assemblée nationale favorisaient alors une introduction graduelle des nouvelles lettres pendant une période pouvant durer jusqu'à cinq ans. Mustafa Kemal «insista» pour que la transition ne dure «que quelques mois»; et c'est son avis qui prévalut ! Le 25 août 1928, les députés furent «informés» durant plus de quatre heures des conclusions de la commission linguistique. Puis l’intervention des experts réduisit au silence toute opposition en la matière.
La loi entrait immédiatement en vigueur dans toutes les écoles; elle prévoyait une conversion de l'alphabet en quatre temps, étalée sur une période de dix-neuf mois. Le 1er décembre 1928, les journaux, les revues, les affiches, les enseignes, les cinémas, etc., devaient utiliser le nouvel alphabet. Á partir du 1er janvier 1929, il devenait interdit d'utiliser l'ancien alphabet dans les publications et la correspondance officielles. Devaient suivre non seulement la correspondance dans toute l'administration publique, mais aussi dans les banques, les sociétés commerciales, les livres, etc. Enfin, au 1er juin 1929, il ne restait plus que les actes de l'état civil, les documents du cadastre et... autre babiole.
En quelques jours, les inscriptions arabes disparurent des rues, alors que les journaux emboîtèrent le pas presque aussitôt. En deux mois, la Turquie avait fait peau neuve et l'écriture arabe appartenait déjà au passé.
Pendant ce temps, avec une craie et un tableau portatif, Mustafa Kemal, promu Başmuallim, c'est-à-dire «instituteur en chef», parcourait le pays, même dans les villages les plus reculés,en donnant lui-même des leçons d'écriture de l'alphabet latin moderne dans les écoles, les places publiques, etc. Cette campagne menée rondement connut un immense succès et accentua la notoriété de Mustafa Kemal.
L'ancien alphabet disparut d'autant plus vite que l'enseignement de l'arabe et du persan dans les écoles fut tout simplement interdit. En effet, la Loi sur l'adoption et l'implantation de l'alphabet turc du 1er novembre 1928, qui prohibait l’usage public des caractères arabes, réduisit au silence les défenseurs de l’alphabet arabe. Voici quelques extraits de cette loi du 1er novembre 1928:
Article 1er
Les lettres (lettres turques) prises de l'alphabet latin, désignées dans leurs formes ci-jointes au lieu des lettres arabes pour écrire le turc sont adoptées avec leur titre et règles.
Article 2
Tous les établissements, toutes les sociétés, les institutions sociales et privées sont tenus d'adopter et d'appliquer à l'écrit les lettres turques lors de la date de la promulgation.
Article 3
La date d'application pour les lettres turques au sein du gouvernement ne doit pas dépasser le 1er février 1929. Il est autorisé dans les correspondances, la presse d'enquête, les registres, les jugements, les formulaires et le livres, sous réserve du début du mois de juin 1929.
Les documents du cadastre, les actes de propriété, les cartes d'identité, les actes de mariage, les cartes d'identité militaires et les documents commerciaux doivent être rédigés en lettres turques au début du mois de juin 1929.
On peut consulter l'alphabet turc, tel qu'il se présente aujourd'hui, en cliquant ICI
En 1929, après l'adoption de l'alphabet latin, la suppression de l'enseignement des langues et littératures arabes et persanes devait couper le dernier lien avec le passé, et ce, d'autant plus qu'une réforme similaire en Azerbaïdjan montrait l'exemple.
La photo ci-contre, prise à Istanbul en décembre 1928, montre un commerce de fournitures scolaires exposant le nouvel alphabet. Le nom du magasin, Mekhtebliler Pazari, est bien transcrit en alphabet latin, mais le propriétaire n'a pas encore eu le temps d’enlever l’ancienne enseigne au haut de son commerce, celui-ci étant encore en alphabet arabo-persan.
Il faut se rendre compte qu'il s'agit là d'une prouesse inimaginable dans l'Histoire. La Turquie a bel et bien remplacé une écriture en usage depuis plus de 1000 ans par une autre en quelques mois seulement. Il faut dire que la méthode forte de Mustafa Kemal avait fait ses preuves.
Par la suite, d'autres peuples turcs emboîtèrent le pas à la Turquie. En Azerbaïdjan, un comité central fut même formé en 1926 à Bakou afin d'unifier les différents alphabets à base de latin utilisés par les autres turcophones. Un nouvel «alphabet unifié» fut proposé et accepté par les Azéris (Azerbaïdjan), les Ouzbeks (Ouzbékistan) et les Turkmènes (Turkménistan) au cours de la décennie de 1930.
Mustafa Kemal, pour qui la réforme linguistique était devenue une affaire personnelle, avait déclaré la guerre à ceux qui s'opposeraient à son projet:
Tous ceux qui tenteront de se mettre en travers de mon chemin seront impitoyablement écrasés. Mes compagnons et moi, nous sacrifierons, s'il le faut, notre vie pour le triomphe de notre cause.
Afin de colmater les effets trop coercitifs de la réforme, le nouvel alphabet fut présenté comme la clé de la «civilisation universelle» et l’instrument même du «savoir pur», ce qui allait permettre d'ouvrir la voie à un «monde de lumière» (nûr âlemi). Suite logique des mesures prises, il devint obligatoire de lire le Coran en turc et non plus en arabe classique, ce qui équivalait sans doute pour un musulman orthodoxe à une véritable hérésie.
Entre le 8 et le 25 octobre 1928, tous les fonctionnaires du pays durent subir un examen dont la réussite était conditionnelle à la poursuite de leur carrière. De cette façon, la réforme de l’alphabet permettait au gouvernement une purge administrative contre les employés dont le comportement était non conforme aux «intérêts de la nation». La nouvelle écriture allait favoriser la fidélisation des employés de l’État aux normes en vigueur, aux pratiques disciplinaires et surtout à Mustafa Kemal.
Mustafa Kemal créa des «Écoles de la nation» (en turc: "Ulus Okullar") destinées à l'alphabétisation des adultes sous la gouverne du ministère de l’Instruction publique. Ces écoles apparurent dès la fin de 1928, bien que leur inauguration officielle ait eu lieu le 1er janvier 1929. Elles furent installées dans les édifices administratifs, les écoles primaires, les usines, les hôpitaux, les mosquées, les cafés et les salles communales.
Un règlement daté du 11 novembre 1929 précisait que tous les citoyens âgés de 16 à 30 ans, qui ne connaissaient pas le nouvel alphabet, étaient tenus de s’inscrire dans les «Écoles de la nation». Des instituteurs ambulants, équipés d’un tableau noir portatif, de craie, de papier et de crayons noirs, circulèrent d'un village à l'autre pour donner des cours sur le nouvel alphabet dans les «écoles» improvisées.
En 1930, un nouveau règlement sur les «Écoles de la nation» (voir Birol CAYMAZ Emmanuel SZUREK) énonçait que, à partir du mois de mai 1931, les citoyens qui ne savaient ni lire ni écrire avec le nouvel alphabet ne pourraient plus siéger aux conseils des villages et des villes. Officiellement, l’objectif consistait à faire acquérir aux Turcs les connaissances minimales que tout citoyen devait posséder en matière de ses droits, mais surtout de ses devoirs nationaux.
Entre 1928 et 1935, plus de deux millions et demi d’adultes furent alphabétisés dans les «Écoles de la nation». Toutefois, ce ne sont pas tous les adultes qui réussirent aux examens, seulement la moitié ayant pu satisfaire aux exigences demandées. En 1930, le directeur général de l'enseignement primaire, Ragıp Nurettin, faisait le constat suivant à l'occasion d'une conférence des inspecteurs de l'Instruction publique tenue à Ankara:
Le peuple, à peine a-t-il su lire un extrait, se dispense d’assiduité. Ou alors il quitte l’école au bout d’un certain temps. La vraie raison en est, hélas, que les autorités administratives ne font pas leur travail comme elles le devraient et que les sanctions financières ne sont pas exécutées comme il le faudrait. (voir Birol CAYMAZ Emmanuel SZUREK)
C'est que les préfets étaient les véritables responsables de l'alphabétisation des masses, non pas les instituteurs ni les inspecteurs du ministère de l'Instruction publique. Or, les préfets furent vite débordés et ne suffirent plus à la tâche. Entre 1928 et 1935, les «Écoles de la nation» connurent un rapide déclin; elles finirent par disparaître à la fin des années 1930 en étant parvenues à alphabétiser plus de 20 % de la population. Il faut comprendre que, à la veille de l’adoption de l'alphabet latin (1928), la Turquie comptait 13,6 millions d’habitants, dont 1,5 million étaient déjà alphabétisés, ce qui représentait 10,6 % de la population du pays. À la mort d’Atatürk (1938), quelque 80 % de la population demeurait encore analphabète, soit 17 millions de personnes. En particulier, neuf femmes sur dix ne pouvaient ni lire ni écrire. Dans les années ultérieures, ce taux d'analphabétisme allait baisser à 30 % en 1980 et à 19 % en 1995.
«Heureux celui qui se dit Turc» (Ne mutlu Türküm diyene!)
est la devise nationale de la république de Turquie, prononcée pour la première
fois par Mustafa Kemal Atatürk le 29 octobre 1933,
lors du discours célébrant le dixième anniversaire
de la République. Cette phrase exprime la fierté
nationale et l'idée civique de la citoyenneté turque voulue par Atatürk, liant
l'appartenance à la nation à un acte volontaire d'identification culturelle et
politique plutôt qu'à des origines ethniques strictes.
Cependant, l'article 3 de la
Constitution turque ne mentionne aucune devise particulière.
Dans les faits, ce changement radical de l'alphabet n'eut pas le même impact pour tous les Turcs. D'abord, les lettrés constituaient une minorité, presque une exception. Par ailleurs, les nombreuses minorités non musulmanes du pays étaient habituées à pratiquer depuis toujours plusieurs alphabets (latin, grec, cyrillique, arabe), de même que beaucoup d'intellectuels et de grands commerçants. Bref, le faible niveau de connaissances de l'écriture chez la grande majorité des Turcs a favorisé le changement de l'alphabet.
Enfin, l'alphabet adopté a eu pour effet de privilégier la prononciation istanbuliote (celle d'Istanbul) aux dépens des prononciations locales des mots ottomans. Les modifications de l'orthographe permirent au gouvernement de Mustafa Kemal d'imposer dans tout le pays les nouvelles normes phonétiques d’une langue dont la graphie arabe favorisait des prononciations variables. C'est ainsi que la romanisation de l'alphabet devint un puissant instrument pour construire la nouvelle nation turque.
Dès lors, le nouvel alphabet était devenu beaucoup plus qu'un changement de lettres, c'était aussi une profonde réforme sociale destinée à assurer une domination culturelle de la part d'une petite élite installée au pouvoir. C’était aussi la liquidation de l'Empire ottoman et de la domination du Coran; c'était également un moyen de faire pénétrer l'administration du nouveau régime républicain dans toutes les zones rurales, de sorte que les notables des régions les plus reculées durent apprendre à se conformer à la nouvelle bureaucratie kémaliste.
La révolution linguistique (Dil Devrimi) devait être complétée par une réforme du vocabulaire. Après la réforme de l'alphabet, c'était le tour du lexique et de son histoire. Parallèlement, Mustafa Kemal allait procéder à une grande épuration des tournures arabo-persanes et surtout du lexique envahi par les mots arabes et persans. Pour lui et ses réformateurs linguistiques, les mots autres que turcs furent considérés comme des «vestiges d'un passé révolu».
Dans cet esprit, Mustafa Kemal fonda, le 15 avril 1932, la Société historique turque ("Türk Tarihi Tetkik Cemiyeti"), devenue plus tard la "Türk Tarih Kurumu", dont le mission fut de retrouver les racines de l'histoire turque. Le 12 juillet de la même année, Kemal Atatürk fonda la Société pour l'étude de la langue turque ("Türk Dili Tetkik Cemiyeti"), qui deviendra la "Türk Dil Kurumu"
(Institut de la langue turque), avec une mission similaire. L'objectif de la nouvelle société était de «dégager la beauté et la richesse propres de la langue turque, et de l'élever parmi les langues mondiales, à un niveau digne de sa valeur» (Nicolas Vatin). Six équipes de travail furent constituées : (1) linguistique et philologie; (2) étymologie; (3) grammaire et syntaxe; (4) vocabulaire et terminologie; (5) recherche des mots; (6) publications.
- Les mots turcs
L'Institut de la langue turque (Türk Dil Kurumu) surveilla étroitement le travail des lexicographes. La «révolution linguistique» devait comprendre l'élaboration d'un dictionnaire avec des mots turcs ou entièrement turquisés. Il s'agissait de remplacer le vocabulaire arabo-persan par un vocabulaire d'origine turque, d'une part (prioritairement), d'intégrer des mots provenant des langues occidentales, d'autre part. Le processus s'étira sur plusieurs années, soit de 1928 à 1935. Toute la Turquie se mit au travail. Un décret adopté en novembre 1932 ordonna aux fonctionnaires de faire la collecte des mots de la langue parlée non recensés par les dictionnaires.
Des comités locaux eurent la tâche de prévoir des «cellules» à installer dans
chaque école. Les instituteurs et les professeurs devinrent des «collecteurs» et
durent remplir des fiches indiquant la signification, les synonymes, les
antonymes et les «utilisateurs des mots». La réforme mise en place reposait sur
les trois principes majeurs suivants :
1) La langue turque était
suffisamment riche pour exprimer tous les messages;
2) La langue devait être expurgée de tous les mots étrangers;
3) Tout matériel turcique («turkic»), y compris les langues mortes, les
dialectes et les suffixes improductifs, était considéré recevable comme
source de nouveaux mots.
Les membres de la Société pour l'étude de la
langue turque se mirent à collecter des mots aux sources dialectales et dans les
œuvres littéraires anciennes; la Société fit publier dans les journaux à partir
de 1935 des listes de mots de substitution pour les emprunts étrangers. L'année
précédente, le Parlement avait adopté une loi obligeant les citoyens à prendre un nom d'origine turque: c'est alors que Mustafa Kemal, afin de donner l'exemple, prit le patronyme d'Atatürk, le «Père des Turcs». Le mot
ottoman fut banni du vocabulaire officiel et il fut remplacé par le mot
turc jusqu'alors péjoré et synonyme de «paysan».
Pour ce qui est du recours aux mots turcs, il
fallut considérer le «fonds lexical des langues appartenant à la famille
altaïque»: le turkmène, l'ouzbek, l'ouïgour, l'azéri, le kazakh, le kirghiz, le
tatar, etc. Le résultat de cet énorme travail lexicologique fut publié en 1934
dans un recueil des formes lexicales d'origine arabe ou persane avec leur
équivalent turc, suivi d'une liste alphabétique de ces mots turcs. Le turcologue
Louis Bazin résume ainsi ces modifications:
1) Suppression de mots anciens arabo-persans sortis de l'usage; p. ex., le mot persan
sehir («ville») remplacé par le mot azerbaïdjanais känd («village») utilisé sous la forme
kent).
2) Création de néologismes par dérivation de mots turcs; p. ex., pour remplacer le mot arabe
tahkîk («enquête»), on construisit sorusturma sur la racine
sor- («questionner») dont dérivèrent successivement sorus- («s'entre-questionner») et
sorustur («enquêter»).
3) Création de néologismes par composition; p. ex., le mot
réfrigérateur a été formé de buzdolabi d'après buz («glace») et dolap («armoire»).
4) Emprunts aux langues occidentales.
Beaucoup de mots ont été empruntés à l’allemand (qui a inspiré l’alphabet turc), au français (plusieurs centaines), à l’italien et à l’anglais. En voici quelques exemples:
frisör (coiffeur), restoran, omlet, garson, apartιman,
lavabo, factura, pantolon, telefon, televizyon, tirbuşon (tire-bouchon),
sendika (syndicat), gişe (guichet), bilet (billet),
traktör, otel (hôtel), endüstri, makine (machine),
baraj (barrage), büro, polis (police), doktor,
üniversite, radar, etc.
Afin de familiariser le public, Atatürk fit ses discours en "öztürkçe",
c'est-à-dire selon un emploi du turc faisant une large part aux néologismes
fondés sur des racines turques plutôt qu'arabo-persanes.
- Les mots étrangers
Bien que les «puristes» et les «fanatiques» aient favorisé la suppression complète de tous les mots non turcs, beaucoup de fonctionnaires ont compris que certaines des modifications suggérées tournaient au ridicule. Au début, cette réforme avait suscité un véritable enthousiasme, mais l'engouement fut de courte durée, car les difficultés apparurent rapidement. Les mots nouveaux n'étaient souvent adoptés que partiellement, leur sens paraissant souvent mal défini. Il en résulta une sorte de langue artificielle, intelligible seulement pour un petit cercle d'initiés. Les puristes se rendirent compte que la décision de remplacer les mots courants d'origine étrangère par des néologismes se révélait très peu fonctionnelle. Finalement, ils entreprirent de doter ces mots «irremplaçables» par des étymologies inventées, qui prouvaient leurs origines turques et justifiaient leur conservation. Mustafa Kemal avait lui-même prononcé de nombreux discours inintelligibles en «langue nouvelle» (en "öztürkçe") en 1934, mais en 1935 il se résolut à revenir à un usage plus traditionnel.
Afet Inan (1908-1985), l'une des filles adoptives de Mustafa Kemal Atatürk, avait été l'instigatrice de cette nouvelle historiographie. Si un équivalent approprié ne pouvait être trouvé en turc, le mot étranger pourrait être conservé sans violer «la pureté» de la langue turque. C'est ainsi que s'est constitué ce qu'on a alors appelé l'öztürkçe, c'est-à-dire le «turc purifié».
Puis les dénominations étrangères furent remplacées par des appellations turques. Par exemple, Andrinople devint Edirne; Alexandrette, Iskanderun; Trébizonde, Trabzon; etc. Il fut aussi décrété que tous les Turcs devaient adopter un nom de famille d'origine turque. C'est ainsi qu'en 1934 la Grande Assemblée attribua à Mustafa Kemal le nom d'Atatürk (le «père des Turcs»). Plus tard, en 1934, Atatürk supprima tous les titres tels que pacha, dey, effendi ou agha par bey («monsieur») et bayan («madame»). Cette-années-là, Atatürk fit adopter
en 1934 la Loi sur la réinstallation (n°
2510) qui créait à l'article 2 trois zones de peuplement:
Zones numéro 1 : Ce sont des endroits où l’on souhaite réunir la population de culture turque.
Zones numéro 2 : Ce sont les lieux réservés au transfert et à l'installation de la population souhaitée pour représenter la culture turque.
Zones numéro 3 : Il s'agit de lieux dont l'évacuation est demandée et où l'établissement et le séjour sont interdits pour des raisons de localisation, de santé, d'économie, de culture, de politique, de service militaire et de police.
Seuls les immigrants et les réfugiés «de race turque» étaient autorisés à s'installer dans les zones 1 et 2: étaient exclus ceux qui ne sont pas associée à la culture turque, les anarchistes, les espions, les gitans nomades, ceux qui ont été expulsés de leur pays et les personnes atteintes de maladies infectieuses (art. 4). C'est l'article 11 de la la
Loi n° 2510 sur la réinstallation qui semble le plus explicite pour la langue turque:
Article 11
A) Il est illégal de recréer des villages, des quartiers, des groupes d'ouvriers et d'artistes parmi des personnes dont la langue maternelle n'est pas le turc, ou de confiner un village, un quartier, un travail ou un art à leurs propres compatriotes.
B) Le ministère de l'Intérieur est tenu de prendre les mesures nécessaires, par décision du Conseil exécutif, pour des raisons civiles, militaires, politiques, sociales et disciplinaires, à l'égard de ceux qui ne sont pas identifiés à la culture turque ou de ceux qui sont associés à la culture turque, mais parlent une autre langue que le turc. Le transfert vers d’autres lieux et la privation de la citoyenneté, à la condition qu’il ne s’agisse pas d’une mesure globale, sont également inclus dans ces mesures.
Atatürk voulait créer ainsi une Turquie linguistiquement homogène.
De plus, il encouragea les «arts commémoratifs», ce qui se traduisit par une multitude de monuments et de statues
en l'honneur d'Atatürk érigés sur les places publiques des grandes villes. Plus de 85 ans après sa mort, le fondateur de la Turquie moderne continue d’être honoré par d’innombrables statues. Une manière pour l’armée de préserver son rôle, car elles sont destinées à sacraliser l’homme qu’elles représentent.
Enfin, toutes les écoles religieuses furent fermées, y compris les écoles coraniques et chrétiennes, pour être remplacées par des écoles laïques. En 1923, la capitale, Istanbul, fut transférée à Ankara parce qu'elle rappelait trop le passé ottoman. Ankara devenait ainsi le symbole de la Turquie moderne. En 1935, le dimanche remplaça le vendredi comme jour férié. La politique de purification linguistique allait connaître son apogée avec la traduction de la Constitution de 1924 en öztürkçe, parue en 1945.
Les Kurdes avaient été les premières victimes de cette politique nationaliste. Dès le 3 mars 1924, la langue kurde fut interdite dans les écoles, les associations et les publications. Les Kurdes durent se faire attribuer des noms de famille tels que Türk, Öztürk, Türkoglu, etc., afin de les rattacher à la grande nation turque. Trois décennies plus tard, en 1961, les noms des villes et villages kurdes allaient être turquifiés par un des premiers décrets du Comité d’union nationale, lequel avait été porté au pouvoir par un coup d’État militaire. Le mot kurde lui-même fut interdit, à l'instar du costume traditionnel et de la musique. Le mot Kurdistan fut aussi banni et remplacé par Güney Dogu (de güney signifiant sud» et doğu signifiant «est», pour «sud-est»), encore en usage. Bref, les Kurdes n'existent pas.
Mustafa Kemal devait résoudre un problème de taille par un procédé ingénieux, qui a par la suite embarrassé plusieurs experts de la langue.
Faisant appel au nationalisme turc, il
prétendit que, historiquement, le turc était «la mère de toutes les
langues» — en Occident, on croyait que c'était l'hébreu, après avoir
cru que c'était le grec — et que tous les mots étrangers avaient
donc une origine turque.
Ce fut la théorie de la «langue soleil» ("Günes
Dil") en vertu de laquelle toutes les langues du monde — dont le
sumérien, l'égyptien, l'hindi, les langues indo-européennes, le
chinois — constituaient de simples dérivées, nécessairement corrompues, de la «langue soleil», leturc. De là à croire que les Turcs étaient à l’origine de la «civilisation mondiale», ainsi que leur langue, il n'y avait qu'un pas qui fut vite franchi. En faisant dériver la plupart des langues du monde du turc, il devenait aisé de s'approprier les mots d'origine étrangère, car les emprunts cessaient de poser problème.
Évidemment, la théorie de la langue-soleil ne
vaut rien sur le plan scientifique : elle est aujourd'hui totalement
rejetée par les linguistes et considérée comme un mythe
nationaliste, une fabulation nombriliste.
- Une théorie nationaliste
Au demeurant, bien que de nombreuses publications consacrées à la théorie de la «langue soleil» aient vu le jour de 1935 à 1938, les arguments de ses partisans demeuraient bien faibles. La Société de linguistique reconnut elle-même que la théorie de la «langue soleil» était en grande partie fondée sur la théorie nationaliste prônée par la Société d'histoire, selon laquelle les grandes civilisations étaient toutes issues de la même origine : les Turcs d'Asie centrale. En raison de l'insistance de Mustafa Kemal, la théorie de la «langue soleil» fut activement défendue par les membres éminents de la Société de linguistique. Selon cette théorie, les mots d'origine étrangère devaient être d'origine turque, ce qui autorisait les Turcs à utiliser le vocabulaire qu'ils voulaient. Visant à faire du turc «la mère de toutes les langues», cette théorie permettait aisément de faire du kurde «un dialecte du turc». Or, les données montrent que le kurde est une langue de la famille indo-européenne, tandis que le turc est une langue de la famille altaïque.
Les témoignages relevés à l'époque révèlent que Mustafa était fasciné par la théorie de la «langue soleil» et qu'il encouragea son approfondissement. Cette théorie connut sa plus grande popularité lors du IIIe Congrès linguistique de Turquie, qui eut lieu en août 1936. Bien que le Congrès ait approuvé un nouveau programme entièrement axé sur la théorie de la «langue soleil», les spécialistes étrangers invités refusèrent, à la grande déception de Mustafa Kemal, de donner leur accord.
- Le protochronisme
Ce qui est moins connu est que le «père» de cette théorie turque est un moine capucin français: Étienne-Marie Boulé (1864-1946) écrivant sous le nom d'Hilaire de Barenton. Des théories similaires existent dans beaucoup d'autres pays très nationalistes: ce mouvement de pensée pseudo-linguistique et pseudo-historique se nomme «protochronisme» et partout il vise à démontrer que le peuple et la langue que l'on veut promouvoir, étaient là avant tous les autres. Ce moine s'est fait connaître de la communauté scientifique en publiant en 1936 un ouvrage de 1500 pages intitulé L'origine des langues, des religions et des peuples, dans lequel il soutient que toutes les langues d’Occident dérivent du sumérien. Or, le sumérien est un isolat linguistique, c'est-à-dire qu'il n'a jamais pu être, jusqu'à aujourd'hui, rattaché à une quelconque famille de langues connue.
Quant au nationalisme kémaliste, il glissa vers l'interprétation «raciale» de la turcité. La chaire d'anthropologie de la Faculté de médecine procéda en 1937, sur «ordre d'Atatürk», à de vastes enquêtes «anthropométriques» auprès de 64 000 paysans turcs pour finalement établir, à partir de leurs crânes «brachycéphales», l'origine aryenne de la «race turque».
- Un épisode insolite
La théorie de la «langue soleil» ne survécut toutefois pas très longtemps. Elle tomba rapidement dans l'oubli dès 1938 avec la maladie d'Atatürk, puis sa mort, le 10 novembre de la même année. Aujourd'hui, la théorie de la «langue soleil» ne tient plus la route; elle est perçue comme un épisode insolite de l'Histoire de la Turquie.
La réforme linguistique de la Turquie est considérée comme un succès incontestable dans les annales de l'interventionnisme linguistique. Les causes de ce succès sont multiples.
En ce qui concerne les causes linguistiques, il convient tout d'abord de rappeler que la nouvelle graphie se voulait purement phonétique et qu'une lettre devait toujours correspondre à un son. De fait, le nouvel alphabet parut remarquablement adapté à la langue turque et en a grandement facilité l'apprentissage.
Par la suite, les progrès furent incontestables : tandis que 10 % de la population savait lire en 1927, la proportion s'élevait à 22,4 % en 1940 et à 54,7 % en 1970. Quant à l'introduction des majuscules, inconnues dans l'alphabet arabe, elles rendaient la lecture courante beaucoup plus aisée en faisant sortir les noms propres de l'ensemble et en mettant en relief la ponctuation. On constate ainsi l'influence des langues européennes, notamment le français et l'allemand.
De plus, comme il y avait peu de différences entre les formes standards proposées dans le lexique et les diverses variétés dialectales d'Anatolie, les résistances sont demeurées très faibles dans la population, et les oppositions se limitèrent à quelques fanatiques religieux et à une portion infime de l'élite passéiste.
Après l'effondrement de l'Empire ottoman et la guerre d'indépendance (1918-1922), la population turque était réceptive à des changements sociaux importants, car il lui fallait passer d'un empire multilingue à un État-nation unilingue. La langue comme symbole d'unité nationale devenait un motif social suffisant pour la promotion de ces changements. Le pays devait avoir une langue modernisée en conformité avec une nouvelle nation turque.
Il faut se rappeler qu'à cette époque le taux d’alphabétisation, surtout en langue arabe, demeurait extrêmement faible, avec moins de 10 % d'alphabètes. On écrivait alors en «turc ottoman» avec un alphabet arabo-persan réservé aux lettrés. Or, il est plus aisé de faire apprendre un alphabet nouveau à des individus qui n'en ont aucune notion, puisqu'il n'est pas nécessaire de leur faire oublier l'ancien. Autrement dit, l'analphabétisme généralisé de la population aurait été, à ce stade de l'histoire de la Turquie, un avantage. Un phénomène similaire s'est produit à peu près à la même époque en Espagne, alors qu'on a simplifié l'orthographe de l'espagnol au sein d'une population quasiment analphabète.
Soulignons aussi l’enthousiasme des membres des commissions linguistiques qui, investis dans la purification et la modernisation de la langue turque, ont également pris des mesures pour faire participer le peuple en lui demandant de suggérer des formes turques aux mots étrangers. De leur côté, les enseignants et les journalistes ont participé avec ardeur à cet effort de modernisation du vocabulaire.
Dans les décennies qui suivirent, la radio — plus tard, la télévision — allait exercer une influence considérable dans l'imposition de la prononciation et, par voie de conséquence, d'une orthographe commune. Quoi qu'il en soit, le caractère résolument phonétique de l'alphabet turc a sûrement favorisé certaines évolutions phonétiques qui rendaient dorénavant obsolète l'orthographe jugée autrefois «correcte».
La clé de cette réussite réside donc dans le fait que la politique linguistique reposait sur un nationalisme territorial moderne, dont la base était constituée par la langue du peuple turc. Malgré son caractère fortement volontariste et ses effets pervers sur les langues minoritaires, beaucoup de pays arabes auraient intérêt à s'inspirer de la réalisation de cette politique linguistique, car elle reposait sur la «langue du peuple», non sur celle d'une oligarchie, comme dans plupart des États arabes. Ces derniers n'ont jamais favorisé un rapprochement entre l'oral et l'écrit, et par voie de conséquence ils n'ont pas toujours contribué à l'élimination de l'analphabétisme dans leur pays. Toutes les politiques d'arabisation ont été fondées sur l'arabo-islamisme et le modèle proche-oriental, et elles ont été appliquées au détriment des populations arabophones qui se sont vu imposer une langue morte, ce qui a favorisé dans bien des cas l'intégrisme musulman. Dans la Turquie d'Atatürk, on a procédé autrement avec le succès que l'on connaît! C'est là la plus grande leçon que Mustafa Kemal Atatürk pouvait donner aux «aménagistes» de la langue.
Rien de tout cela n'aurait été, il est vrai, possible sans la détermination de Mustafa Kemal. Non seulement il a participé aux efforts de la réforme linguistique, mais il a agi comme modèle et a favorisé la contribution de son peuple au succès de la réforme. Il est vrai aussi que ce succès est dû en grande partie aux méthodes autoritaires et tyranniques du
''ghazi'' («combattant»), car elle fut imposée et non vraiment sollicitée. De telles méthodes seraient aujourd'hui impensables dans une société démocratique.
Après la mort d'Atatürk en 1938, son successeur,
Mustafa İsmet İnönü, qui dirigea le pays de 1938 à 1950, utilisa les mêmes méthodes et poursuivit avec acharnement les objectifs de son prédécesseur. Parmi toutes les réformes promulguées par Atatürk et İsmet İnönü, celles concernant l'alphabet et le lexique sont probablement celles qui sont les plus réussies. Au plan de l'aménagement linguistique, la politique linguistique d'Atatürk constitue dans l'histoire de l'humanité un véritable exploit, d'autant plus que les succès du genre sont rarissimes! Cette réforme que l'on pourrait qualifier de «radicale» fut imposée à une population très peu rebelle, et elle ne fut rendue possible que grâce à l'incroyable charisme de Mustafa Kemal Atatürk... et de son autoritarisme.
En somme, il y eut un prix à payer pour la turquification de la langue nationale. Il fallut supprimer 1000 ans d'histoire et évincer toutes les minorités nationales en imposant une assimilation incontournable. Profitant de l'occasion, Mustafa Kemal se servit de la nécessaire turquification linguistique pour combattre les Kurdes qui, eux, parlaient une autre langue que le turc, ce qui a donné lieu à une politique d'oppression à l'égard des langues non turques, que ce soit l'arménien, le grec ou l'arabe. C'est aussi à coup de décrets, de règlements et de lois que le turc moderne a réussi à s'imposer dans toute la société turque.
Le nationalisme kémaliste s'est exprimé par des mesures draconiennes, dont des campagnes du type «Citoyen! parle turc!». En 1924, Mustafa Kemal parlait des non-turcophones comme des «ennemis potentiels de la nation». Périodiquement, Grecs, Arméniens et Arabes furent qualifiés d'«ennemis de l'intérieur». C'est pourquoi la turquification du nouvel État-nation allait de pair avec l'élimination des minorités tant religieuses que linguistiques, ce que l'on qualifierait aujourd'hui d'«épuration ethnique». C'était une façon de mettre en place la société homogène dont rêvait Mustafa Kemal, car l'élimination des populations «allogènes», c'est-à-dire les minorités linguistiques, a eu un effet déterminant sur la nation turque. En très peu de temps, les Turcs durent combler le vide laissé par les Arméniens, les Grecs et les Juifs, qui géraient les principales activités commerciales, bancaires et industrielles.
Un recensement entrepris par l'État ottoman en 1906 révélait que la population de l'Empire était de 33 millions d'habitants, dont 21 millions en Anatolie, répartis entre 8 millions de Turcs, 5 millions d 'Arabes, 2,5 millions de Slaves, 2 millions d'Arméniens, 1,5 million de Grecs, 1 million d'Albanais et 1 million de Kurdes.
Avant le début des exactions contre les Arméniens à la fin du XIXe siècle, on dénombrait sur le territoire de la Turquie actuelle plus de trois millions d'Arméniens et presque autant de Turcs; le pays comptait aussi près de trois millions de différents autres peuples, dont des Kurdes, des Grecs, des Assyro-Chaldéens, des Lazes, des Tcherkesses, etc. C'est le sultan Abdülhamid II (1842-1918) qui avait déclenché les hostilités contre les Arméniens concentrés surtout en Anatolie orientale, mais aussi présents à Constantinople (Istanbul). Les nombreux massacres commandés par le sultan lui avaient valu le surnom de Kızıl Sultan, c'est-à-dire le «Sultan rouge».
Lorsque prit fin l'Empire ottoman le 30 octobre 1918, les Arméniens espérèrent sans aucun doute un assouplissement de leurs conditions, et ce, d'autant plus que les Alliés, vainqueurs des Ottomans, avaient promis de rendre justice aux Arméniens. D'ailleurs, le traité de Sèvres prévoyait une certaine protection aux minorités, notamment à l'article 141: «La Turquie s'engage à accorder à tous les habitants de la Turquie pleine et entière protection de leur vie et de leur liberté sans distinction de naissance, de nationalité, de langage, de race ou de religion.» Mais le gouvernement des Jeunes-Turcs avait décidé plutôt d'éliminer la totalité des Arméniens de l'Asie Mineure, qu'il estimait comme «le foyer national exclusif du peuple turc».
En 1919, Mustafa Kemal poursuivit, lui aussi, les persécutions contre les Arméniens qui étaient accusés notamment d’avoir collaboré avec les Russes. C'est ainsi que les autorités turques pendirent, le 24 avril 1923, des dizaines d’intellectuels arméniens sous prétexte de «collaboration». En 1922, Mustapha Kemal fit massacrer les Arméniens réfugiés à Smyrne (mer Égée). Il en résulta un dernier et important exode. Tous les Arméniens, qui avaient survécu après l’armistice de 1918, furent systématiquement chassés de la Turquie. En définitive, les deux tiers des deux millions d'Arméniens avaient trouvé la mort. Le dernier tiers dut sa survie à l'occupation par les Russes d'une partie de la Turquie orientale. En même temps, Mustafa Kemal s’était approprié tous les biens des Arméniens. Aux accusations de génocide, Mustafa Kemal répondait qu'il s'agissait avant tout d'un «acte d'autodéfense» destiné à protéger la Turquie de la «trahison».
Déjà en 1915, le gouvernement des Jeunes-Turcs avait expulsé plus de 200 000 Grecs des rives de la mer Égée et de la mer Noire vers le centre de l'Anatolie, parce que la population grecque aurait, disait-on, collaboré avec l'ennemi (la Grèce). Ce sont là des accusations qui avaient comme effet pervers de s'étendre à toute la population, y compris les femmes et les enfants.
Cependant, c'est Mustafa Kemal qui résolut le «problème des minorités grecques» au traité de Lausanne, dont les art. 37 à 45 prévoyaient des échanges de population concernant 400 000 Turcs et 1,3 million de Grecs. En conséquence, presque tous les Grecs orthodoxes de Turquie (à l'exception de ceux d'Istanbul) furent rapatriés en Grèce. Avec la liquidation des Arméniens, l'expulsion des Grecs achevait de faire de la Turquie une terre exclusivement musulmane, voire ethniquement et linguistiquement homogène. Il ne restait que les Kurdes qui étaient musulmans. Mustafa Kemal pouvait alors se consacrer à l'édification de la nouvelle Turquie.
À la suite de l'effondrement de l'Empire ottoman en 1918, le
traité de Sèvres (1920) avait prévu la
création d'un Kurdistan indépendant. Cependant, les Alliés décidèrent plutôt
de miser sur le nouvel État turc (1923) dirigé par Mustafa Kemal. Non
seulement le traité de Sèvres ne fut jamais appliqué, mais il en fut de même
pour le traité de Lausanne du 24 juillet 1923, qui accordait certaines
protections aux minorités religieuses de Turquie. De plus, le décret-loi du
3 mars 1924 interdit l'enseignement du kurde dans toutes les écoles, de même
que toutes les associations et publications kurdes. Pendant que la Turquie
décrétait en 1932 la loi martiale sur tous les territoires peuplés par les
Kurdes, le Parlement promulguait une loi de déportation et de dispersion des
Kurdes (5 mai 1932); cette loi visait la déportation massive des Kurdes vers
l'Anatolie centrale.
- La Loi sur la
réinstallation (1934)
Pourtant, la Turquie décrétait en 1932 la loi martiale sur tous les
territoires peuplés par les Kurdes. En même temps, Ankara promulguait une
loi de déportation et de dispersion des Kurdes (5 mai 1932); cette loi
visait la déportation massive des Kurdes vers l'Anatolie centrale. Une autre
loi, adoptée en 1980, autorisait même la déportation des membres de la
famille d'un prisonnier politique «jusqu'au quatrième degré». Et pourtant,
le discours officiel a toujours prétendu qu’il n’y avait pas de problème
kurde, puisque «les Kurdes n’existent pas». Une autre mesure fut imposée en
vue d'exterminer le peuple kurde de Turquie. Il s'agit de la
Loi sur la réinstallation
(Mecburi Iskân Kanunu), n° 2510, du 14 juin 1934.
Parmi les raisons justifiant cette loi, il est écrit que «les Turcs arrivent
en tête des races qui émigrent» et qu'ils «turquisent» les régions où ils
s'installent; que certaines races et cultures, en raison des courants
islamiques, n'ont pu être assimilées et que, par conséquent, elles ont
sauvegardé leur langue maternelle; que le travail le plus important à
accomplir par la révolution kémaliste est «d'inculquer la langue turque et
d'astreindre toute population n'étant pas de langue maternelle turque à
devenir turque».
L'article 2 de la
Loi sur la réinstallation(Mecburi Iskân Kanunu, n° 2510; en anglais: Turkish Resettlement Law) du 14 juin 1934 précise que «conformément à la carte qui sera établie par le ministère de l'Intérieur et approuvée par les ministres, il sera constitué en Turquie trois catégories de zones d'habitations». La zone n° 1 comprend les régions où l'on désire augmenter la densité des populations ayant une culture turque, c'est-à-dire une partie du Kurdistan turc, afin d'y installer des immigrants turcs. La zone n° 2 comprend les régions où l'on veut établir les populations qui doivent être assimilées à la culture turque (régions de Thrace orientale, de Marmara et des côtes égéenne et méditerranéenne). La zone n° 3 compte les territoires que l'on veut évacuer et qui sont interdits pour des raisons sanitaires, matérielles, culturelles, politiques, stratégiques et d'ordre public (provinces kurdes telles que Agri, Sason, Tunceli, Van, Kars, Bitlis, Bingöl et de certaines régions de Diyarbakir et de Mus).
L'article 11-A
de la
Loi n°
2510 sur la réinstallation
de 1934mentionne aussi qu'«il sera interdit à ceux qui parlent une autre langue maternelle que le turc de former des villages ou quartiers, des groupements d'artisans ou d'employés». L'article 11-B relatif à l'installation des Kurdes déportés précise que ces derniers «s'établissant dans les bourgs et les villes ne pourront pas dépasser les dix centièmes de la population totale des circonscriptions municipales».
Les articles 11-A et 11-B interdisaient aux groupes de personnes dont la langue
maternelle n'était pas le turc de créer de nouveaux villages:
Article 11-A
Il est interdit aux groupes de personnes
dont la langue maternelle
n'est pas le turc de créer de
nouveaux villages, quartiers, groupements d'ouvriers ou d'artisans,
ou de monopoliser un village, un quartier, un commerce ou une
activité artistique
Article 11-B
Le ministère de
l'Intérieur est tenu de prendre les mesures nécessaires, par
décision du Conseil exécutif, pour des raisons civiles, militaires,
politiques, sociales et disciplinaires, à l'égard de ceux qui ne
sont pas identifiés à la culture turque ou de ceux qui sont associés
à la culture turque,
mais parlent une autre langue que le turc.
Le transfert vers d’autres lieux et la privation de la citoyenneté,
à la condition qu’il ne s’agisse pas d’une mesure globale, sont
également inclus dans ces mesures.
Conformément à l’article 12 de la même loi, les individus qui ne parlaient pas le turc et résidaient dans la zone 1 et qui n’étaient pas transférés dans la zone 2 devaient être installés dans les villages, les villes et les districts ayant une population à majorité de culture turque afin de favoriser l’assimilation. La loi exigeait également la réinstallation des minorités musulmanes telles que les Circassiens, les Albanais et les Abkhazes, qui avaient été considérés comme des musulmans tout en ayant omis de se conformer pleinement à la nation turque, alors qu'ils partageaient la même foi, ils furent contraints par les responsables politiques de la République turque à se rallier au peuple turc afin de devenir turcs. Plus tard, tous ces articles portant sur la langue furent par la loi n° 5098 du 18 juin 1947.
Les Kurdes déplacés ont été envoyés dans
des régions de l'Ouest ou répartis en de très petites proportions dans des
villages à majorité turque pour éviter qu'ils ne forment des communautés denses.
Il n'existe pas de données chiffrées officielles sur ces déplacements.
Toutefois, le déplacement massif de l'ensemble de la population kurde planifié
par la loi s'est avéré techniquement et logistiquement irréalisable en raison de
l'immensité du nombre de personnes visées. Au lieu d'une déportation totale, le
gouvernement turc a procédé au déplacement forcé de tribus entières, de chefs
locaux et de familles spécifiques vers l'Anatolie occidentale afin de briser les
structures féodales et d'isoler les élites.
- La
discrimination systémique
L'objectif visé par la loi n° 2510 se retrouvait dans les propos du ministre turc de la Justice de l'époque, M. Mahmut Esat Bozkut : «Le Turc est le seul seigneur, le seul maître de ce pays. Ceux qui ne sont pas de pure origine turque n'ont qu'un seul droit dans ce pays : le droit d'être serviteurs, le droit d'être esclaves» (dans Milliyet, du 16 septembre 1930). De son côté, le député Sadri Maksudi déclarait: «La turquification de la langue est l'un des plus grands dispositifs pour assurer l'avenir de la race turque et la vie du turc en tant que turc. Tel est notre objectif. » Le ministre de l'Intérieur de l'époque, Şükrü Kaya, exprimait l'intention du gouvernement de la manière la plus lucide possible: «Cette loi créera un pays parlant une seule langue, pensant de la même manière et partageant le même sentiment.»
L'emploi de termes tels que race, ascendance et sang dans la proposition de loi et les discours des députés à l'Assemblée nationale était clairement inspiré par le discours nationaliste turc dominant qui se caractérisait de plus en plus par des références ethnoculturelles ouvertes dans le contexte politique de la décennie 1930. De plus, toute personne de «culture turque» était officiellement considérée comme une personne musulmane qui ne parlait pas d'autre langue que le turc. Cette ségrégation laissait forcément toutes les communautés non musulmanes, ainsi que les musulmans non turcophones, au-delà du schéma officiel de la culture turque: les Kurdes, les Arabes, les Albanais,
les Arméniens et les autres musulmans qui parlaient d'autres langues que le turc, ainsi que tous les chrétiens et juifs étrangers, ne pouvaient pas recevoir de documents de déclaration de nationalité, ni recevoir de papiers d'immigrant, car tous étaient
traités comme des étrangers.
- La province de Tunceli
L'application la plus
dévastatrice des dispositions de la
Loi n° 2510 sur la réinstallation
de 1934 s'est matérialisée dans la Loi sur l'administration de la
province de Tunceli (''Tunceli vilâyetinin idaresi hakkında
kanun'') de 1935. Il s'agit des opérations militaires menées dans la
province de Dersim, renommée «Tunceli» par Atatürk, dans le but de
mâter une région relativement autonome et majoritairement peuplée de
Kurdes et de Zazas, de confession alévie. Ce fut répression féroce
incluant des bombardements aériens, des exécutions de masse, la
destruction de villages et le déplacement forcé de populations.
Les données numériques officielles concernant les déportations
kurdes varient de 3000 à 12 000 personnes. Cependant, les
estimations globales dans les années 1920 à 1940 oscillent entre 350
000 et 700 000 personnes déplacées au total.
Les rescapés des déplacements des années 1930 ont pu bénéficier d'une
amnistie à la fin des années 1940, leur permettant de retourner dans leurs
régions d'origine. En , le premier ministre
Recep Tayyip Erdoğan
s'est excusé officiellement, au nom de l'État turc, pour le massacre perpétré à Dersim.
Évidemment, ces dispositions, lorsqu'elles étaient en vigueur, ont donné lieu à de nombreuses révoltes qui ont secoué le Kurdistan turc jusqu'en 1939. Elles ont été toutes écrasées par le maréchal Mustafa Kemal Atatürk. Depuis cette époque, la répression a continué de s'abattre régulièrement. En réalité, l'écrasement des Kurdes avait comme objectif de les dissuader de se considérer comme un groupe ethnique district des Turcs. Ils furent ensuite appelés les «Turcs montagnards», et leur langue, interdite. Toutefois, au-delà de la répression, l'objectif réel de Mustafa Kemal était l'assimilation pure et simple des Kurdes, c'est-à-dire leur liquidation. À partir de ce moment, le Kurdistan turc fut administré comme une colonie sous le contrôle de trois inspecteurs généraux et sous la responsabilité directe du chef de l'État.
Les quelque 100 000 Juifs furent également victimes de discrimination, non de déportation ou de génocide. Au début des années 1930, il leur fut interdit de circuler librement dans le pays et ils perdirent tous les emplois qu'ils occupaient dans les services publics. En 1934, une violente campagne antisémite fut lancée contre les «Juifs qui refusent de parler le turc», la plupart d'entre eux parlant en effet le grec. Le gouvernement laissa agir les instigateurs de cette campagne comme ils le désiraient, puis décida d'expulser en masse les Juifs de Thrace (au nord) «pour des raisons de sécurité nationale» dans le but de les «protéger». Ce genre de campagnes se poursuivit après la mort d'Atatürk (1938), jusqu'en 1944.
D'après les nationalistes arméniens, Mustafa Kemal serait un juif converti à l'islam. Cette assertion n'a jamais été prouvée, mais il est vrai que Mustafa Kemal fut initié à la franc-maçonnerie de Thessalonique, sa ville de naissance, où il avait connu de nombreux juifs et étudié avec eux. Quoi qu'il en soit, il n'y a aucun doute sur son appartenance musulmane quand on note le nom de son père (Ali Riza Efendi) et de sa mère (Zübeyde Hanim). Il resterait aujourd'hui environ 25 000 Juifs, mais, contrairement aux Arméniens, les Juifs, répétons-le, n'ont pas été liquidés en Turquie. Beaucoup d'entre eux ont par ailleurs quitté le pays au moment de la fondation de l'État d'Israël après 1947.
À la mort d'Atatürk, à Istanbul, le 10 novembre 1938, la Turquie était devenue un pays certes stabilisé, mais était restée rurale dans une proportion de 80 %, ce qui suppose des ressources plus limitées. C'est Ismet Inönü qui accéda à la présidence, de 1938 jusqu'en 1950.
Ismet Inönü était un héros de la guerre d'indépendance et il fut premier ministre d'Atatürk de 1925 à 1937. Dès le début de son mandat, Inönü fut salué comme le «chef national» (en turc: "Milli Sef"), son titre officiel. Le président Inönü poursuivit la politique linguistique en s'appuyant sur l'Institut de la langue turque ("Türk Dil Kurumu"), ainsi que sur la politique antireligieuse du Ghazi. Dès 1941, il durcit les peines contre les contrevenants à la «loi du chapeau» tout en encourageant les études scientifiques consacrées à l'islam. Il reconnut l'État d'Israël, mais pratiqua une politique ouvertement antisémite et antiminoritaire. En novembre 1942, une loi d'«impôt sur la fortune» fut adoptée par le Parlement. Cette loi visait officiellement à taxer les revenus spéculatifs et l'enrichissement illicite. Dans les faits, elle fut appliquée essentiellement contre les non-musulmans, c'est-à-dire les Arméniens, les Grecs et les Juifs. Le taux d'imposition fut fixé (arbitrairement) de telle sorte qu'aucun contribuable ne puisse l'acquitter, si bien que plus de 8000 individus furent enfermés dans des camps de travail. Cet impôt fut aboli en mars 1944.
La question linguistique continua de faire partie des «actualités politiques» en Turquie, car le président Inönü reprit le flambeau de la langue. À l'occasion d'une déclaration officielle en septembre 1941, il engagea les intellectuels turcs à se consacrer à nouveau à l'épuration de la langue turque. L'Institut de la langue turque ("Türk Dil Kurumu") publia en mars 1942 une liste de mots relatifs à la philosophie, à la pédagogie et à la grammaire, mais cette publication suscita une opposition imprévue. Les médias et les universitaires refusèrent la dictature du Türk Dil Kurumu
(Institut de la langue turque), mais l'institut continua néanmoins de publier régulièrement ses listes de termes savants. La politique de purification connut son apogée en 1945 avec la traduction en "öz Türkçe", la langue turque populaire, de la Constitution de 1924. Cette version de 1945 consacrait l'état nouveau du turc, libéré de la syntaxe arabo-persane et des néologismes persans.
Après la Seconde Guerre mondiale, le président Inönü commença à être perçu comme un «dictateur» lorsqu'il décida de remplacer les portraits d'Atatürk par les siens dans les bureaux de l'administration publique et dans les écoles, ainsi que d'imposer sa photo sur les billets de banque, les monnaies et les timbres.
Malgré sa réputation de dictateur, le président Ismet Inönü prit ses distances avec le kémalisme radical et autorisa la création des partis politiques d'opposition. L'année 1946 marqua la fin du parti unique, le Parti républicain du peuple ou CHP (en turc: "Cumhuriyet Halk Partisi"), et le début du pluralisme politique dans le pays.
Aux élections de 1950, exploitant les mauvais souvenirs du Parti républicain du peuple, les démocrates gagnèrent rapidement les faveurs de la bourgeoisie et des masses paysannes. Hostile à tout dirigisme, le Parti démocrate allait rester dix ans au pouvoir. Il accorda d'importantes concessions aux milieux religieux et conservateurs. On assista alors à un regain spectaculaire de la religion musulmane. L'appel à la prière en arabe fut restauré et l'enseignement religieux devint obligatoire dans les écoles primaires, mais fut offert à titre facultatif au secondaire.
- L'Institut de la langue turque
En même temps, l'Institut de la langue turque ("Türk Dil Kurumu") vit réduire son influence et perdit son caractère semi-officiel. Les créations de mots savants diminuèrent sensiblement, ce qui correspondait au souhait de la plupart des citoyens, las de changer leurs habitudes linguistiques. C'est dans ce contexte qu'il convient de situer le retour au texte original de la Constitution par une loi du 24 décembre1952. L'opposition conservatrice reprochait à l'Institut de la langue turque d'avoir créé une «nouvelle langue», aussi élitiste et inintelligible de la majorité que la langue «turque ottomane» d'autrefois. Avec l'instauration de la démocratie, le vocabulaire redevint un sujet de discorde entre la droite conservatrice et la gauche héritière du kémalisme, favorable aux réformes linguistiques.
Admirateur du modèle américain, le Parti démocrate poursuivit la politique du président Ismet Inönü, qui avait favorisé un rapprochement avec l'Occident et les États-Unis. Se posant en adversaire du nationalisme arabe révolutionnaire incarné par le président égyptien Gamal Abdel Nasser, la Turquie aligna sa politique étrangère sur celle des États-Unis. En quelques années, la Turquie adhéra au Conseil de l'Europe, devint membre de la Banque mondiale, du Fonds monétaire international (FMI) et de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Grâce à des capitaux étrangers généreusement accordés, la Turquie apparut comme le seul pays de la région vraiment industrialisé.
- Les militaires
Entre-temps, le Parti démocrate devait
faire face aux militaires désireux de «sauver la république d'Atatürk». Le
27 mai 1960, un coup d'État militaire renversa le gouvernement en place.
Cette Turquie des militaires et des politiciens conservateurs allait
renforcer non seulement le mouvement d'épuration linguistique de l'Institut
de la langue turque, mais aussi l'idéologie panturquiste. Nihal Atsiz
(1905-1975), un écrivain et idéologue nationaliste d'extrême droite,
exprimait ainsi cette idéologie en 1960 au sujet des Kurdes de Turquie :
Si les Kurdes courent après l'illusion de fonder un État, leur destinée sera d'être effacés de la terre. La race turque a montré la façon dont elle peut traiter ceux qui convoitent la patrie qu'elle a obtenue au prix de son sang. Elle a effacé les Arméniens de cette terre en 1915 et les Grecs en 1922.
La région kurde a vécu sous le régime de la loi martiale jusqu'en
1946, en plus d'être interdite aux étrangers jusqu'en 1965. En 1961, l'un des
premiers décrets du Comité d'union nationale, qui gouverna le pays après le coup
d'État de 1961, portait sur la «turquification des noms de villes et villages
kurdes». Le Kurdistan turc a alors pris le nom d'«Anatolie orientale» ou
«provinces de l'Est». Le paragraphe 89 de la Loi sur les partis politiques
(1961) interdisait à tout parti d'affirmer qu'il existait à l'intérieur des
frontières de la République des minorités fondées sur des différences
linguistiques. Cette Loi sur les partis politiques fut modifiée en 1983. Voici
l'article 81 sur la prévention contre la création des minorités:
Article 81
Prévention contre la création des minorités
Les partis politiques :
a)
ne peuvent affirmer qu'il existe sur le
territoire de la république de Turquie des minorités fondées sur des différences
nationales ou religieuses, culturelles, confessionnelles, raciales ou
linguistiques;
b) ne peuvent avoir pour objectif et
mener des activités visant à saper l'unité nationale ou à participer à des
activités à cette fin en créant des
minorités sur le territoire de la république de Turquie par la protection, le
développement et la diffusion d'une langue et d'une culture autres que la langue
et la culture turques;
c)
ne peuvent utiliser une autre langue que le turc dans la rédaction et la
publication de leurs statuts et leur programme,
ni dans leurs congrès, rassemblements en plein air ou réunions à l'intérieur, ni
dans leur publicité; ils ne peuvent utiliser ni diffuser des calicots, affiches,
disques, enregistrements sonores, films, brochures et tracts rédigés dans une
autre langue que le turc; ils ne peuvent pas non plus rester indifférents à ce
que ce genre d'actions soient menées par d'autres. Cependant, ils peuvent
traduire leurs statuts et leurs programmes dans les langues étrangères autres
que celles qui sont interdites par la loi.
La même année, l'Institut de recherche sur la culture turque (Türk Kültür Ara Ò tirma Enstitüsü) publia plusieurs ouvrages sur la question kurde. Selon ces ouvrages, la langue kurde n'était pas perçue comme une langue distincte ou indépendante: il s'agissait plutôt d'un «ensemble de dialectes d'origine turque» qui ont la caractéristique d'être «dégénérés après avoir été trop longtemps isolés dans les montagnes de l'est du pays». Selon les Turcs de l'époque, les différents dialectes kurdes seraient incompréhensibles entre eux.
- La classification linguistique
Compte tenu des classifications turques, les «dialectes» (lehçe) kurdes, soit le kurmandji et le zazaki (kirmançca et zazaca), appartiendraient aux dialectes anatoliens de l'Est, c'est-à-dire au «groupe osmanli» lié au groupe du turc du Sud (güney türkçesi). En prétendant ainsi que le kurde n'était pas une «langue», mais un simple dialecte local pauvre et dégénéré, on voulait faire croire qu'il devenait inapproprié de l'enseigner, de l'écrire ou de le publier, ce qui justifiait l'interdiction. Quoi qu'il en soit, toutes ces affirmations étaient parfaitement erronées, puisque le kurde est une
langue indo-iranienne,
qui n'a rien à voir avec une
langue altaïque
comme le turc.
Quant au président de la République, Cemal Gürsel (de 1960 à 1966), il demandait de «cracher au visage de quiconque qualifiera autrui de kurde». Au tournant des années 1970, la Turquie devint le cadre de radicalismes multiples et d'affrontements incessants qui fragilisèrent la classe politique. De plus, une crise économique accéléra la paupérisation de la population et aggrava les inégalités sociales. Parallèlement aux contestations inévitables de la part des étudiants, des ouvriers et des paysans, de jeunes officiers de l'armée décidèrent de prendre le pouvoir afin de restaurer le kémalisme. Mais le régime militaire de 1971 se discrédita rapidement auprès de la population par ses mesures répressives, ses tortures et ses exécutions. Il se saborda en autorisant la tenue d'élections libres en octobre 1973.
Celles-ci consacrèrent la victoire de Mustafa Bülent Ecevit, président général du Parti républicain du peuple (CHP). Ce fut le retour de l'islamisation au moyen de mesures favorables à la morale et à la culture religieuses.
- La crise de Chypre
En 1974, un coup d'État à l'île de Chypre, désignée officiellement comme la république de Chypredepuis 1960, fut perpétré par la junte au pouvoir à Athènes. C'est alors que le gouvernement Ecevit décida d'intervenir militairement à Chypre, afin d'empêcher le «massacre des Turcs chypriotes». L'intervention des forces armées turques sur les côtes nord de l'île provoqua la fuite des putschistes et la chute de la junte militaire grecque, avec comme résultat que l'occupation turque a ainsi amputé la république chypriote de 38 % de son territoire au nord (voir la carte), faisant 2000 victimes parmi les Chypriotes grecs et entraînant l'expulsion de dizaines de milliers d'autres de leur foyer.
En quelques semaines, environ 50 000 Grecs furent forcés de partir vers le sud, tandis que 45 000 Turcs durent se réfugier vers le nord. Ce «réaménagement» démographique regroupa au nord tous les Chypriotes turcs qui vivaient jusqu'alors dans des enclaves dispersées un peu partout sur l'île. En même temps, la Turquie fit venir quelque 100 000 immigrants d'Anatolie. Les Chypriotes turcs allaient désormais être sous la protection militaire de la Turquie, ce qui porta la popularité du gouvernement Ecevit à son apogée.
Néanmoins, contre toute attente, le président Ecevit perdit les élections de 1974, ce qui favorisa l'alternance de divers gouvernements. Avec la droite radicale, appuyée par le régime militaire, la violence reprit de plus belle, surtout dans les localités dites «mixtes», où on trouvait des Kurdes ou des alévis qui pratiquent une religion bien particulière héritée du zoroastrisme. Tous les jeunes Turcs d'aujourd'hui connaissent encore la devise suivante : «Celui qui tue deux alévis mérite le paradis.»
Entre-temps, le Kurde Abdullah Öcalan fondait en 1978 le Parti des travailleurs du Kurdistan ou PKK (en kurde: Partiya Karkerên
Kurdistan), une organisation armée se présentant comme un mouvement
de guérilla, sur la base d'un programme revendiquant un Kurdistan
unifié, indépendant et socialiste. Son organisation lance une lutte
armée prolongée en 1984, mais au cours de années 1990, il abandonna
ses revendications maximalistes pour accorder la priorité à une
solution politique, pacifique et démocratique à la question kurde.
Öcalan est capturé le 15 février 1999 au Kenya et condamné à la
peine de mort pour terrorisme, mais la Turquie a aboli la peine capitale en 2002, la sentence ne pouvant plus être mise
à exécution, sa peine fut alors commuée en prison à vie.
En février 2025, Öcalan allait appeler à la dissolution du
mouvement kurde PKK et à la cessation de la lutte armée.
Le coup d'État militaire du 12 septembre 1980 par le général
Kenan Evren conduisit à celui-ci
à la mise-en-place d’une dictature militaire de 1980 à 1983. Evren dissout le Parlement et suspendit les
libertés publiques, puis placé à la tête du Conseil de sécurité nationale il
exerça les fonctions de chef de l'État. Il prit des mesures vigoureuses contre les hommes
politiques et les intellectuels accusés d'avoir laissé le pays s'enfoncer dans
la violence.
- L'islamisme politique
Bien qu'ennemi de l'islamisme politique, le général Kenan Evren croyait qu'un islam modéré serait le meilleur rempart contre le radicalisme religieux et le communisme. Dans les faits, l'islamisme préoccupait beaucoup moins le régime que le «séparatisme kurde» et l'extrême gauche politique. Dans l'espoir de renforcer la cohésion nationale, la junte militaire décida d'infiltrer les milieux de l'éducation et de la culture afin de combattre, avec les armes du nationalisme et d'un islam éclairé, les méfaits du cosmopolitisme, ce qui n'inaugurait rien de bon pour les minorités du pays, surtout les chrétiens et les Kurdes.
Le régime militaire prôna une idéologie mariant le kémalisme et l'islam. Toutes les institutions du pays, de l'école primaire jusqu'à l'université en passant par la télévision, furent réformées en conformité avec les exigences de la nouvelle «vision nationale», celle qui influencera la Constitution de 1982 et deviendra l'idéologie officielle des années
Turgut Ozal (1982-1993). Contrairement au nationalisme
strictement laïc et occidental d'Atatürk, la doctrine militaire
considérait l'islam et le passé ottoman comme des piliers
indissociables de l'identité turque.
La répression fut particulièrement sévère à l'égard des islamistes et des groupuscules de droite
ou de gauche. Des milliers de personnes furent exécutées et des dizaines de milliers d'autres furent emprisonnées. Le régime militaire pratiqua une politique ultranationaliste et ultraconservatrice. Des mosquées furent construites dans les villages alévis (des musulmans hétérodoxes). Dans les prisons, la lecture du Coran fut fortement «recommandée», tandis que les prisonniers politiques durent écrire sur les murs de leur geôle les slogans du nouveau régime, soit «La Turquie plus grande que tout le reste» et «Celui dont le front touche le tapis de prière est mon frère.» Les militaires décrétèrent que toute idéologie autre que le kémalisme, toute appartenance ethnique autre que turque et toute affiliation religieuse autre que sunnite relevaient dorénavant de la «perversion».
- La politique linguistique
conservatrice
Le régime militaire n'allait pas se priver d'intervenir sur le
plan linguistique. D'ailleurs, cette intervention qui s'est voulue brutale
marqua profondément la vie politique et culturelle du pays à travers deux
actions majeures :
● L'interdiction constitutionnelle de la
langue kurde
La Constitution de 1982, rédigée sous le contrôle direct des
militaires, introduisit des dispositions ultra-restrictives visant à interdire
l'usage de la langue kurde. Par exemple, l'article 26 interdisait l'expression
ou la diffusion de la pensée dans une «langue interdite par la loi». L'article
28 stipulait qu'aucune publication ne pouvait «être écrite dans une langue
interdite par la loi». Le kurde était interdit par la loi. Voici le libellé des
article 26 et 28 dans leur version originale non consolidée de 1982, les
paragraphes en rouge ont été supprimés dans l'actuelle
version de 2020.
Madde 26
Düşünceyi açıklama ye yayma hürriyeti
1) Herkes, düşünce ve kanaatlerini söz,
yazı, resim veya başka yollarla tek başına veya toplu olarak
açıklama ve yayma hakkına sahiptir. Bu hürriyet resmî makamların
müdahalesi olmaksızın ha ber veya fikir almak ya da vermek
serbestliğini de kapsar. Bu fıkra hükmü, radyo, televizyon,
sinema veya benzeri yollarla yapılan yayımların izin sistemine
bağlanmasına engel değildir.
2) Bu hürriyetlerin kullanılması, suçların önlenmesi,
suçluların cezalandırılması, Devlet sırrı olarak usulünce
belirtilmiş bilgilerin açıklanmaması, başkalarının şöhret veya
haklarının, özel ve aile hayatlarının yahut kanu nun öngördüğü
meslek sırlarının korunması veya yargılama görevinin gereğine
uygun olarak yerine getiril mesi amaçlarıyla sınırlanabilir.
3)Düşüncelerin açıklanması ve
yayılmasında kanunla yasaklanmış olan herhangi bir dil
kullanılamaz. Bu yasağa aykırı yazılı veya basılı kâğıtlar,
plâklar, ses ve görüntü bandları ile diğer anlatım araç ve
gereçleri usulüne göre verilmiş hâkim kararı üzerine veya
gecikmesinde sakınca bulunan hallerde kanunla yetkili kılı nan
merciin emriyle toplattırılır. Toplatma kararını veren merci bu
kararım, yirmidört saat içinde yetkili hâ kime bildirir. Makim
bu uygulamayı üç gün içinde karara bağlar.
[...]
Madde 28
Basın hürriyeti
1) Basın hürdür, sansür edilemez.
Basımevi kurmak izin alma ve malî teminat yatırma şar tına
bağlanamaz.
2)
Kanunla yasaklanmış olan herhangi bir
dilde yayım yapılamaz.
[...]
Article 26
Liberté d'expression et de diffusion des idées
1) Toute
personne a le droit d'exprimer et de diffuser ses pensées et
opinions individuellement ou collectivement, par la parole,
l'écrit, l'image ou tout autre moyen. Cette liberté comprend
également la liberté de recevoir ou de transmettre des
informations ou des idées sans ingérence des autorités
officielles. Cette disposition n'empêche pas l'autorisation de
diffusions par radio, télévision, cinéma ou moyens similaires.
2) L'exercice de ces libertés peut être restreint afin de
prévenir les infractions, de punir les auteurs d'infractions,
d'empêcher la divulgation d'informations dûment désignées comme
secrets d'État, de protéger la réputation ou les droits
d'autrui, sa vie privée et familiale, ou les secrets
professionnels prévus par la loi, ou d'assurer le bon
fonctionnement de l'administration judiciaire.
3)Aucune langue interdite par
la loi ne peut être employée pour exprimer et diffuser des
idées. Les documents écrits ou imprimés, les
enregistrements, les bandes audio et vidéo, ainsi que tout autre
moyen d'expression et support qui contrevient à cette
interdiction sont confisqués sur décision judiciaire rendue
conformément à la procédure ou, si le délai est préjudiciable,
sur ordre de l'autorité compétente. Celle qui émet l'ordre de
confiscation en informe le juge compétent dans les vingt-quatre
heures. Le juge prononce la confiscation dans un délai de trois
jours.
[...]
Article 28
Liberté de la presse
1) La
presse est libre et ne peut être censurée. L'établissement d'une
imprimerie ne peut être subordonné à l'obtention d'une
autorisation ni au dépôt d'une garantie financière.
2)Aucune publication ne peut
être écrite dans une langue interdite par la loi.
[...]
Dans cette nouvelle constitution, l'autoritarisme et le centralisme
avaient remplacé le pluralisme et la démocratie. C'est ainsi que les dispositions concernant les droits et la liberté comprenaient dorénavant toute une série d'exceptions qui en réduisaient la portée. En fait, les années de violence de la décennie 1970, qui avaient paralysé les institutions, avaient incité les rédacteurs à privilégier un dispositif répressif, limitatif et coercitif. La Constitution
originale de 1982 fut adoptée par référendum le 7 novembre dans une proportion de 91 %
des suffrages exprimés, avec le général Evren comme président de la République.
Près d'un an plus tard,
le général-président fit adopter la Loi n° 2932 sur les
publications en d'autres langues que le turc
(1983. Cette loi interdisait formellement l'usage de la langue kurde dans
la vie quotidienne, les médias et les institutions, affirmant que la langue
officielle de l'État était le turc et que toute autre langue maternelle non
reconnue par des traités internationaux était prohibée. Les articles 2 et 3 de
la loi 2932 sont éloquents à cet égard:
Article 2
Langues
interdites pour l'expression et la diffusion d'idées
L'expression, la diffusion et la publication d'idées dans
toute langue autre que les principales langues officielles
des États reconnus par l'État turc sont interdites.
Les dispositions des accords internationaux auxquels l'État
turc est partie, ainsi que
les dispositions
législatives concernant l'éducation, l'enseignement, la
recherche scientifique et les publications des institutions
et organisations publiques, sont réservées.
Article 3
La langue
maternelle des citoyens turcs
La langue
maternelle des citoyens turcs est le turc.
a)
Toute
activité visant à employer et à diffuser d'autres
langues que le turc comme langue maternelle,
b) Le
port d'affiches, de banderoles, de pancartes, de
panneaux et de documents similaires rédigés dans une
autre langue que le turc, même si la présente loi ne
l'interdit pas, lors de réunions et de manifestations,
sans autorisation de la plus haute autorité
administrative locale, ainsi que leur diffusion par
enregistrements, bandes audio et vidéo et tout autre
moyen d'expression,
sont interdits.
La loi n° 2932
de 1983 fut abrogée en avril 1991 par la
Loi n° 3713 sur la lutte contre
le terrorisme.Depuis lors, aucune loi
n'interdit des publications dans une autre langue que le turc, mais la
législation qui réglemente la radio et la télévision place les médias
électroniques sous le contrôle exclusif des Turcs, sauf dans certaines
circonstances.
ll s'ensuivit que l'usage oral de la langue kurde fut interdit, tandis que des
banderoles furent installées dans les montagnes du Kurdistan avec la devise de
Mustafa Kemal Atatürk, le fondateur de la république de Turquie : "Ne mutlu Türküm diyene" («Heureux celui qui se dit Turc»).
Plus de 24 ans plus tard, dans une interview accordée au grand
quotidien national turc, le Milliyet, le 7 novembre 2007, Kenan
Evren expliquait ainsi pourquoi ils avaient interdit le kurde, qu'il
qualifiait maintenant comme «l'une de nos erreur»:
12 Eylül'de bir hatamız da oydu.
Kürtçe konuşmayı yasakladık. Şöyle yasakladık: Konuşmalarda,
mitinglerde, şurada burada Kürtçe konuşulmayacak.
Ben devlet başkanıyken, bir köyde ilkokula gittim. Açtım kitabı, oku
şunu dedim çocuğa. Kem küm, çocuk okuyamıyor. Dördüncü sınıfa gelmiş,
Türkçeyi okuyamıyor. Kızdım. Sonradan anlaşıldı ki, öğretmen de Kürt.
Kürtçe yapıyor tedrisatı. Döndüm ve Kürtçe yasağını koyduk. Kürtçe
tedrisat yapılamaz dedik. Ama, biraz ağır yasak koyduk. Sonra bu
yasak kaldırıldı, ama hataydı. Hata olduğunu sonradan anladım.
L'une de nos
erreurs du 12 septembre a été d'interdire l'usage du kurde.
Concrètement, cela signifiait que le kurde ne devait être parlé ni
dans les discours, ni lors des rassemblements, ni ailleurs.
Lorsque j'étais président, je me suis rendu dans une école primaire
d'un village. J'ai ouvert un livre et j'ai demandé à un enfant de le
lire. L'enfant bégayait, incapable de lire. Il était en CM1 et ne
savait pas lire le turc. J'étais furieux. J'ai appris plus tard que
l'instituteur était lui aussi kurde et qu'il enseignait en kurde. Je
suis rentré et nous avons imposé l'interdiction du kurde. Nous avons
déclaré que l'enseignement en kurde était interdit. Mais cette
interdiction était plutôt sévère. Elle a été levée par la suite,
mais c'était une erreur. Je m'en suis rendu compte plus tard.
L'ex-président déclara également que les fonctionnaires du
Sud-Est devraient aussi connaître le kurde. Pour illustrer sa prise de
conscience et justifier le fait que les fonctionnaires d'État opérant dans le
sud-est de la Turquie devraient parler le kurde, il a cité l'exemple de la
province du Québec qui avait comme unique langue officielle le français. C'est
en ce sens que
l'interdiction totale de la langue maternelle des Kurdes aurait été une
approche erronée et qu'il aurait fallu s'inspirer de modèles de reconnaissance
linguistique partagée, à l'instar du bilinguisme institutionnel canadien
vis-à-vis des francophones québécois. Evren
aurait trouvé cette cohabitation surprenante par rapport au modèle
centralisateur turc. La même année, il affirma dans un
entretien que la Turquie devait désormais passer à un système fédéral. Le pays
devrait, d'après sa proposition, se composer de huit provinces : Ankara,
Istanbul, Izmir, Adana, Erzurum, Diyarbakir, Eskisehir, Trabzon. Il
affirmait aussi que le Parti de la société démocratique (DTP), le parti
pro-kurde, devrait pouvoir entrer et siéger à l'Assemblée nationale, et que le
barrage électoral de 10 % devrait être supprimé.
Ces propos ont évidemment provoqué un séisme politique enTurquie. Ils ont
indigné les nationalistes turcs qui ont réclamé des poursuites judiciaires
contre lui pour «propagande séparatiste», tout en laissant sceptiques les
militants kurdes, pour lesquels ce regret tardif n'effaçait en rien les vagues
de répression, de tortures et de privations culturelles massives subies par leur
peuple sous son régime.
Tout cela n'a pas empêché l'ex-président Kenan Evren de vivre
une retraite paisible jusqu'à la réforme de la Constitution voulue par le
gouvernement Erdoğan en 2010. Cette réforme supprima l'immunité judiciaire des
militaires. Il fut le premier putschiste jugé pour «crimes contre l'État» en
avril 2012 et condamné en 2014 à la prison à vie. Il est décédé
en 2015 à l'âge de 97 ans dans un hôpital militaire d'Ankara.
● La reprise de contrôle sur la langue
turque
Sur le plan de la langue turque elle-même, le gouvernement
militaire mit un coup d'arrêt brutal à la «révolution linguistique» kémaliste
(''Dil Devrimi''), celle qui avait commencé dans les années 1930 sous Atatürk,
laquelle visait à purifier le turc des mots arabes et persans.
En 1982, la junte dissout de force l'Institut de la langue turque
(Türk Dil Kurumu ou TDK), qui était jusqu'alors un organisme semi-autonome.
L'institution fut nationalisée et placée sous la tutelle directe à la fois du
premier ministre et de l'armée, dans le but de stopper la création des
néologismes (jugés trop progressistes ou de gauche par les militaires) et de
réintégrer un vocabulaire plus traditionnel et conservateur. Cette
nationalisation permit d'aligner le dictionnaire officiel sur la politique
linguistique du gouvernement, qui consistait à réintroduire les mots d'origine
arabe ou persane passés dans le langage courant, mettant ainsi un point final à
la «révolution» (ou «épuration») linguistique.
Pour Kenan Evren et la junte militaire, la TDK était devenue un
foyer d'intellectuels de gauche qui instrumentalisaient la langue à leur profit.
En stoppant la purification linguistique, le régime militaire voulait
neutraliser ce qu'il considérait comme un vecteur de subversion et de division
sociale. Puisque la révolution linguistique d'Atatürk visait précisément à
purger le turc de ses influences arabes et islamiques, Evren jugea que cette
entreprise affaiblissait la cohésion nationale en coupant le peuple de ses
racines religieuses et historiques.
Le 13 décembre 1983, Turgut Özal, d'origine kurde par sa mère, devint premier ministre du pays et dut composer avec les militaires
de
Kenan Evren. Au début de son mandat, Özal se fit le champion du nationalisme turc et d'un État fort, apte à imposer l'ordre et la discipline.
Turgut Özal défendit une vision «eurasiste» de la Turquie, c'est-à-dire à la fois tournée vers l'Europe et vers l'Asie. Il accéléra la libéralisation de son pays, ce qui favorisa l'émergence d'une intense production littéraire et scientifique en langue turque. On assista à un regain d'intérêt pour l'Histoire ottomane et la traduction de livres occidentaux. En 1987, Turgut Özal formula la demande officielle de l'adhésion de la Turquie à l'Union européenne.
Mais le mandat d'Özal comme premier ministre fut terni par un violent conflit avec les Kurdes. L'insurrection du PKK commença en août 1984 dans la région de l'Anatolie du Sud-Est, c'est-à-dire au Kurdistan turc.
En réaction, l'État turc déploya quelque
300 000 militaires dans le Kurdistan turc. Ceux-ci évacuèrent des centaines de
villages et détruisirent les maisons et les installations civiles afin
d'empêcher le retour des habitants. Au total, quelque 3000 villages kurdes de
Turquie furent complètement rayés de la carte, alors que plus de 378 000
personnes durent quitter les lieux. En 1989, le gouvernement turc imposa dans toute la région kurde un «régime d'exception». Par les décrets-lois 423 et 424, les militaires se virent octroyer des pouvoirs extraordinaires. Un décret du 16 décembre 1990 vint préciser les pouvoirs du «superpréfet turc». Les résultats parlent d’eux-mêmes : détentions sans procès, déportations de civils, recours systématique à la torture, suspension de la liberté de presse, sans compter les opérations de nettoyage de l'aviation turque depuis la fin de la guerre du Golfe (1991). Quant à la plupart des dirigeants kurdes, ils furent jetés en prison et les déportations massives se perpétuèrent, de même que le pilonnage des villages kurdes.
- La présidence d'Özal
Le 9 novembre 1989, Turgut Özal accéda à la présidence de la République. Durant sa présidence, il réforma l'économie turque en autorisant les produits qui n'étaient pas d'origine turque, et favorisa l'amélioration des relations avec l'Occident. Depuis 1990, l'apparition de mouvements religieux populaires entraîna la réintroduction de nombreux termes islamistes utilisés dans la langue turque.
Avec la disparition de l'URSS en 1991, la Turquie se vit ouvrir au commerce les ex-républiques soviétiques de l'Asie centrale, qui, comme on le sait, sont de
langue turcique:
l'Azerbaïdjan (azéri), le
Kazakhstan (kazakh), le Kirghizistan (Kirghiz) et
l'Ouzbékistan (ouzbek). Cette communauté de langues
turciques plaçait la Turquie à la tête d'un vaste ensemble de pays et à une participation à l'existence de plusieurs organismes de coopération internationale.
Cependant, en raison de la rigidité de l'État turc et de son refus de reconnaître aux Kurdes la légitimité d'une identité culturelle à part entière et d'une autonomie administrative, le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) intensifia sa guérilla. Devant l'ampleur du conflit, le président Turgut Özal amorça un virage radical avec la politique kémaliste et répressive à l'égard des Kurdes. Il proposa des pistes de solutions politiques, entre autres, une meilleure représentation des Kurdes au sein des institutions politiques et administratives, une amnistie pour les membres du PKK et une certaine autonomie pour le Kurdistan turc.
Le gouvernement turc finit par reconnaître la réalité kurde en acceptant une «zone de protection» dans une partie du Kurdistan. Cette mesure fut suivie par l'autorisation de la langue kurde
parlée. En mars 1993, le chef du PKK, Abdullah Öcalan, proposa un cessez-le-feu. Malheureusement, à peine un mois plus tard, le 17 avril 1993, Turgut Özal décéda d'une crise cardiaque. Sa mort laissa un grand vide et changea aussitôt la donne politique.
- La présidence de Demiral
Sous la présidence de Süleyman Demirel(1993-2000), la question kurde déboucha sur une guerre à outrance, mobilisant plus de 300 000 soldats turcs, ce qui correspondait à plus du tiers de l'armée. Autrement dit, le successeur du président Özal, pourtant issu lui aussi d’une famille kurde, opéra manifestement un retour en arrière en laissant l’armée ratisser le Kurdistan. Évidemment, le PKK rompit sa trêve en 1994 et reprit sa lutte armée commencée en 1984. Depuis ce temps, le conflit aurait fait 37 000 morts et plus de deux millions de villageois déplacés dont les villages furent brûlés par les forces armées turques. Les pires années furent celles du gouvernement de la première ministre Tansu Ciller (de 1993 à 1996), dont les «escadrons de la mort» d’extrême droite firent des milliers de victimes parmi les élites kurdes.
Depuis l’arrestation d’Abdullah Öcalan en 1999, les violences en Turquie ont baissé considérablement. Le PKK a même annoncé l’abandon de la lutte armée au début de 2000, ce qui n'a pas empêché la répression turque de se poursuivre.
En décembre 1997, le Conseil européen de Luxembourg décidait de ne pas retenir la candidature de la Turquie à l'adhésion à l'Union européenne. Cette décision, on s'en doute, fut très mal perçue par l'opinion publique turque. Les conditions politiques imposées par l'Union européenne étaient devenues plus contraignantes, alors que la Turquie s'était souvent vu reprocher ses atteintes aux droits de l'Homme et sa gestion brutale de la question kurde. Néanmoins, en décembre 1999, le gouvernement turc remporta un certain succès au sommet d'Helsinki, car les chefs d'État et de gouvernement de l'Union reconnurent le statut de «candidat à l'adhésion» de la Turquie.
Il n'en demeure pas moins que la Turquie ne faisait pas suffisamment d'efforts pour rassembler les conditions nécessaires à cette adhésion. Si l'on tient compte de quelques modifications mineures à la législation turque, les réformes engagées sont toujours demeurées timides et ressemblent
davantage à du «camouflage». D'un côté, toute concession à l'égard des minorités
était présentée comme une grande politique d'ouverture; de l'autre, l'État adoptait des pratiques encore plus rigides qui contrebalançaient les concessions. Par exemple, en 2003 et en 2004, le gouvernement turc autorisait les émissions radiophoniques dans les langues et
«dialectes» locaux, ainsi que leur enseignement dans les écoles privées par le
Règlement n° 25307 sur les émissions de radio
et de télévision dans les différentes langues et dialectes traditionnellement
employés par les citoyens turcs dans leur vie quotidienne
(2003). Cette mesure fut présentée à l'Europe comme la levée des interdictions qui frappaient la langue kurde.
Dans les faits, il n'en était absolument rien! De plus, toute manifestation de revendication du droit à l'enseignement en kurde
continuait d'être sévèrement réprimée. Quant aux violations des droits de l'Homme, elles demeuraient massives. Néanmoins, un nouveau code civil fut adopté, qui reconnaissait aux femmes l’égalité dans le mariage, l’enseignement du kurde fut finalement autorisé à certaines conditions
sévères, mais uniquement en tant que matière optionnelle et non comme langue
principale d'instruction, et la peine de mort fut abolie, ce qui permit au chef kurde Abdullah Öcalan d'échapper à la peine de mort.
En avril 1991, la résolution n° 688 de l'ONU imposa à l’Irak une «zone de protection» dans le nord du pays; l'organisme international décida d'en garantir la sécurité par des patrouilles aériennes au nord du 36
e parallèle surveillées par les États-Unis, la France et la Grande-Bretagne dans le cadre de l'opération appelée "Provide Comfort". Lorsque la guerre du Golfe éclata en 1991, le Kurdistan irakien était déjà en ruines. Néanmoins,
la création d'une zone d'exclusion aérienne dans le nord de l'Irak, protégée par les militaires américains et britanniques, a eu pour effet de conférer aux Kurdes d'Irak une autonomie réelle. Pendant ce temps en Turquie,
à partir de 1991, grâce à l'abrogation de la
Loi n° 2932 sur les
publications en d'autres langues que le turc(1983,
aujourd'hui abrogée),
des livres, des revues et des journaux ont été publiés
en kurde, mais cette langue est demeurée longtemps interdite à la télévision.
- L'autonomie kurde en
Irak
En 1992, les
Kurdes d'Irak tinrent leurs premières élections démocratiques, lesquelles permirent la création, à Erbil, d'un parlement kurde autonome et d'un gouvernement régional démocratiquement élu. Le Parlement autonome comptait 100 sièges réservés aux Kurdes, 5 aux Assyriens et 10 aux Turkmènes. Soucieux de rassurer les États voisins, le Parlement kurde se prononça en faveur d'un fédéralisme respectant l'intégrité territoriale de l'Irak.
Comme on pouvait s'y attendre, les écoles kurdes furent rouvertes dans toutes les régions «libérées». En ce qui concerne les diverses minorités linguistiques du Kurdistan, les autorités kurdes entreprirent de promouvoir le statut des langues minoritaires afin qu'elles puissent être utilisées dans les médias et dans l'enseignement dans les écoles primaires et secondaires. En même temps, le kurde fut promu comme langue de l'administration dans les zones kurdes. Les populations arabes sunnites implantées par Saddam Hussein furent obligées de rendre les terres aux Kurdes et de voir leurs villes incluses dans un Kurdistan autonome.
- Les conséquences en Turquie
Toutes ces mesures eurent pour effet de semer la panique en Turquie, car les dirigeants de ce pays n'étaient que fort peu disposés à voir se créer une entité politique le moindrement viable chez les Kurdes irakiens. C'est que l'autonomie dans le
Kurdistan irakien pourrait s'étendre au
Kurdistan turc. La présence d'un Kurdistan autonome en Irak, avec l'appui des États-Unis, représentait donc une menace pour l'intégrité de la Turquie.
Pour manifester son désaccord, l'armée turque massa quelque 140 000 soldats à la frontière nord de l'Irak, tout en menaçant d'intervenir
dans le pays. Toute relation qui se détériorerait entre la Turquie et les États-Unis ne pourrait que favoriser les courants anti-occidentaux, ultranationalistes, militaristes et islamistes. La Turquie semblait prête à s'interposer militairement en cas d'indépendance du
Kurdistan irakien. Quant aux États-Unis, ils craignaient qu'une éventuelle indépendance du Kurdistan irakien ne déstabilise toute la région en ravivant le rêve sécessionniste des minorités kurdes de la Turquie et de l'Iran.
Au fur et à mesure que les Kurdes d'Irak renforçaient leurs positions en Irak, on assistait à une recrudescence de l'hostilité, sinon du racisme des Turcs à l'égard des Kurdes de Turquie. La Turquie n’a d'ailleurs jamais caché qu’elle souhaitait le rétablissement de l'autorité de Bagdad sur le Kurdistan irakien malgré la tutelle internationale imposée par l’ONU. Elle ne veut à aucun prix un État kurde dans le nord de l'Irak voisin, et ce, d'autant plus que celui-ci risquerait d'être asphyxié par la Turquie, la Syrie et l'administration de Bagdad.
Depuis que les États-Unis ont réussi à contrôler Bagdad, les Kurdes ont eu certes la vie plus facile, mais l'armée turque a continué de surveiller ses intérêts en maintenant des troupes près du Kurdistan irakien. Cependant, en janvier 2018, alors que l’État islamique était pratiquement à l’agonie, les États-Unis ont abandonné lâchement leurs alliés kurdes et, par la voix de leur secrétaire d’État, reconnaissaient plutôt «le droit légitime de la Turquie» à se «protéger».
C'est ainsi que, avec la bénédiction de la Russie, la Turquie a pu tranquillement lancer son offensive terrestre et aérienne (appelée «Rameau d’olivier») contre les Kurdes en Syrie. Pourtant, en août 2016, l’émissaire des États-Unis auprès de la coalition internationale antidjihadistes jugeait «inacceptables» les frappes menées par la Turquie contre les forces arabo-kurdes, qui menaient leur combat contre le groupe État islamique dans le nord de la Syrie. La Turquie craint toujours qu’un éventuel Kurdistan irako-syrien ne donne une base arrière idéale aux Kurdes turcs aspirant à libérer leurs terres ancestrales.
Selon un bilan officiel établi par le ministre d'État du gouvernement turc, la guerre entre les Kurdes et les forces armées turques aurait fait au moins 40 000 morts depuis 1984, dont quelque 15 000 parmi les militaires turcs. Elle aurait coûté à l'État turc quelque
100 milliards de dollars US et 3000 villages kurdes auraient été détruits. On ignore en réalité combien coûte exactement la guerre antikurde, car de nombreux fonds n'ont
pas été soumis au contrôle du Parlement, mais certains économistes estiment que plus des trois cinquièmes du budget annuel sont consacrés à la «pacification» du territoire. Le gouvernement turc croyait encore éradiquer la guérilla kurde, sans rien céder aux aspirations culturelles ou politiques des Kurdes! Évidemment, c'est une politique dont les chances de réussite
était quasi nulles. On exigeait tout, sans rien donner en retour!
- Les pouvoirs de l'armée
Ce n'est pas un hasard si l’armée turque avait acquis une importance démesurée dans ce pays. Celle-ci dévorait un budget impressionnant qui fragilisait toute l’économie de la Turquie, avec une inflation qui dépassait, depuis 1991, les 80 %. Cette armée n’avait qu’un projet : conserver l’alliance américaine et constituer son bras armé contre les Russes et les Arabes. Cette puissante armée
avait auparavant un droit de veto sur tous les budgets votés au Parlement d’Ankara; elle soumettait d’abord son propre budget aux parlementaires, mais aucun d’eux ne pouvait le contester sous peine d’être accusé de trahison.
Ce n'est plus le cas, car les réformes successives menées depuis 2003 et
renforcées depuis le coup d'État manqué de juillet
2016 ont grandement réduit les pouvoirs de cette puissante armée.
Historiquement, l'armée turque s'est positionnée comme le garant
de l'intégrité territoriale et de la laïcité de la République. L'existence d'une
menace kurde, perçue comme existentielle, justifiait un budget militaire élevé,
le maintien d'une armée puissante et son influence dans les décisions de
sécurité nationale. L'argument sécuritaire permettait souvent de criminaliser ou
de marginaliser les partis politiques pro-kurdes légitimes (comme le parti DEM)
en les associant au terrorisme. Ce conflit servait également de justification
aux interventions militaires turques au-delà des frontières, notamment dans le
nord de l'Irak et le nord de la Syrie, tout en permettant à la Turquie
d'affirmer son statut de puissance régionale incontournable. Aujourd'hui,
l'emprise sur le pays est davantage concentrée entre les mains du pouvoir
exécutif et de la présidence que de l'état-major militaire autonome d'autrefois.
Le conflit sert donc davantage les politiques du gouvernement.
Néanmoins,
les Forces armées turques comptent encore quelque 775 000 militaires et
paramilitaires au total (actifs et réservistes), ce qui en fait la deuxième
armée de l'OTAN en effectifs après les
États-Unis.
Quarante ans de conflit armé auront coûté des centaines de
milliards de dollars à l'économie turque. Pour l'armée et l'État, cette ponction
financière permanente limitait les investissements dans d'autres secteurs
stratégiques et pesait lourdement sur la stabilité économique du pays. La
Turquie avait intérêt à
régler un conflit, ne serait-ce que par un souci d'économie plutôt que par
un altruisme improbable envers les Kurdes. La Turquie abritait en même temps une
base permanente de quelques milliers de militaires américains (environ 1700
militaires aujourd'hui), sans compter des soldats britanniques et français,
ainsi que des armes nucléaires.
Il faudrait bien un jour abolir le fameux Conseil national de sécurité (MGK)
créé en Turquie par les sept généraux putschistes de septembre 1980, car dans ce
pays les «conseils» du MGK ont toujours été respectés par le Parlement et ils sont
considérés «comme des lois avant l’heure».
Réunissant le président, des ministres clés et les hauts gradés de l'armée, le
MGK définit les grandes orientations de la sécurité nationale et de la politique
extérieure.
Ses recommandations ne sont pas de simples avis consultatifs anodins; elles
servent souvent de filtre et de validation préalable pour des décisions
politiques ou des processus sensibles (comme le suivi des lois de réinsertion ou
de sécurité).
PETIT LEXIQUE UTILE À CONNAÎTRE
PKK =
Partiya
Karkerên
Kurdistan = le Parti
des travailleurs du Kurdistan.
KCK
= Koma
Civakên
Kurdistanê = l'Union
des communautés du Kurdistan.
AKP = Adalet
ve Kalkınma
Partisi = le Parti de la
justice et du développement.
DEM = Halkların Eşitlik ve
Demokrasi Partisi = Parti
de l'égalité et de la démocratie des peuples.
La question linguistique continue de faire partie des «actualités politiques» en Turquie. Depuis la mort d'Atatürk en 1938, chaque décennie amène l'inévitable débat, à savoir s'il faut favoriser un lexique plus traditionnel ou plus moderne. Le domaine religieux n'a, quant à lui, jamais été beaucoup affecté par les réformes linguistiques. Les publications religieuses ont continué de véhiculer un discours qui est encore aujourd'hui lourdement arabe ou persan dans le vocabulaire et très persan dans la syntaxe. Entre-temps, les successeurs d'Atatürk ont repris le flambeau en reprenant l'idéologie de l'épuration de la langue.
En fait, l'objectif principal d'Atatürk a toujours été la religion, plus précisément son élimination en tant qu'héritage de l'Empire ottoman. Son ambition était de créer un nouvel homme turc, dépouillé de tout ce qui pouvait lui rappeler son ancienne appartenance ottomane, ce qui incluait la religion musulmane. Pour ce faire, il fallait rejeter non seulement l'alphabet arabe, mais aussi les influences linguistiques islamistes, le calendrier
musulman, même les vêtements musulmans (Loi
n° 2596 du 3 décembre 1934 sur l'interdiction de porter certains habits).
Depuis une trentaine d'années, la Turquie semble avoir cessé de considérer la langue comme un problème majeur. Les alternances politiques n'ont guère favorisé une action constante en la matière, bien que la presse turque n'ait jamais cessé de consacrer de nombreux articles à la question. Il y
a eu une tentative de réforme autoritaire par le gouvernement militaire en 1982, mais elle
avait provoqué de vives réactions, même chez les partisans qui y virent une trahison d'Atatürk.
- La persistance de la question
linguistique
La langue turque concernant le vocabulaire est encore un sujet
brûlant d'actualité en Turquie. Bien que la grande réforme de «purification» de
la langue commencée par Mustafa Kemal Atatürk dans les années 1930 pour
remplacer les mots arabes et persans par des racines turques, soit passée, les
débats lexicaux restent un terrain d'affrontement politique, culturel et
générationnel majeur.
Le choix des mots employés en Turquie est un marqueur identitaire fort.
Le débat contemporain s'articule principalement autour de deux axes :
1. Le clivage politique et idéologique
(arabe/persan c. turc épuré
Le courant conservateur et religieux (porté notamment par le
gouvernement de l'AKP ( (en turc : Adalet ve Kalkınma Partisi ou Parti de la
justice et du développement) tend à réhabiliter des termes d'origine
arabo-persane datant de l'époque ottomane. L'usage de ces mots est perçue comme
une volonté de renouer avec l'héritage islamique et impérial du pays. Le courant
laïc et nationaliste défend l'usage du ''Öztürkçe'' (le turc «pur»), issu des
réformes républicaines, perçu comme le garant de la modernité et de l'identité
nationale turque. Ce phénomène crée parfois deux vocabulaires parallèles pour
exprimer une même idée (par exemple, pour dire le mot «possibilité», certains
utiliseront le mot traditionnel ''imkân'', tandis que d'autres préféreront le
mot moderne ''olanak''.
2. L'invasion des néologismes occidentaux (l'anglais et
le ''Plaza Dili'')
Si la Turquie a massivement intégré des mots français par le
passé, l'invasion lexicale provient aujourd'hui de l'anglais. Le débat s'est
déplacé vers la lutte contre le «Plaza Dili» (la langue des affaires), un
langage truffé de franglais, le «turclish». L'Institut de la langue turque (TDK)
continue de mener une campagne active pour proposer des équivalents turcs aux
termes technologiques et économiques occidentaux afin de préserver la structure
de la langue.
- Le «paquet démocratique» pour les droits des Kurdes
En septembre 2013, le premier ministre turc,
Recep Tayyip Erdoğan, dévoilait un «paquet démocratique» pour les droits des Kurdes; il annonçait des réformes destinées notamment à accroître les droits des Kurdes. En éducation, le gouvernement turc préconisait un enseignement en kurde dans les établissements d'enseignement privés tout en précisant que certaines matières continueraient d'y être offertes en turc: «Nous rendons à présent possible l'enseignement dans différentes langues et dialectes dans les écoles privées.»
Recep Tayyip Erdoğan (devenu président de la Turquie en août 2014) a également annoncé des mesures permettant que certaines localités kurdes, dont le nom avait été turquisé après le coup d'État de 1980, puissent reprendre leur nom kurde. Il comptait aussi autoriser la libre utilisation des lettres kurdes Q, W et X, longtemps bannies de Turquie, car elles n'apparaissaient pas dans l'alphabet turc. En fait, l'enseignement en kurde serait autorisé comme matière optionnelle au même titre que les langues étrangères comme l'anglais, le français ou l'allemand, et ce, à la condition qu'il y ait un nombre suffisant d'élèves. Quoi qu'il en soit, les nouvelles lois et les anciennes lois modifiées contiennent encore des dispositions restrictives, alors que les tentatives de réformes se heurtent aux résistances de l'appareil de l'État. Bref, les effets positifs se font encore attendre.
- Les réformes en audiovisuel
Cette réforme de 2002 a modifié la législation sur l'audiovisuel
pour autoriser pour la première fois la diffusion d'émissions de radio et de
télévision «dans les langues et dialectes traditionnels des citoyens turcs»,
levant ainsi l'interdiction historique pesant sur la langue kurde. Cette
ouverture était initialement assortie de restrictions très strictes par le
Conseil supérieur de la radio et de la télévision (RTÜK). Seule la société
publique de radio-télévision, la TRT, a d'abord obtenu le droit de diffuser de
telles émissions. Les chaînes privées sont restées exclues de cette possibilité
pendant plusieurs années.
Au début, les émissions en langue kurde ne devaient pas dépasser
45 minutes par jour (avec un maximum de 2 heures par semaine pour la télévision
et 4 heures par semaine pour la radio). De plus, les émissions devaient
obligatoirement être accompagnés de sous-titres en turc (rendant le direct
impossible) et se cantonner principalement à des documentaires culturels, de la
musique ou des bulletins d'information validés par les autorités. Les émissions
éducatives pour apprendre la langue restaient formellement interdits.
Finalement, les premières émissions encadrées par la loi n'ont finalement vu le
jour qu'en juin 2004. Ce n'est que plus tard, en 2009, que le gouvernement a
élargi cette réforme en créant une chaîne publique intégralement en kurde
fonctionnant 24 heures sur 24 (TRT 6, rebaptisée TRT Kurdî).
- Des mesures jugées symboliques
Dans les faits, les réformes ont été perçues comme essentiellement «symboliques» par les associations et les mouvements kurdes qui revendiquent le droit à l’enseignement en langue maternelle kurde dans les écoles publiques, une forme d’autonomie pour les régions à majorité kurde de l’Est et du Sud-Est, une révision de la loi antiterroriste afin de permettre la libération de milliers de personnes et une mention de l’identité kurde dans la Constitution. À l'heure actuelle, aucune école publique n'est autorisée à donner un enseignement dans la langue de cette minorité. Les réformes proposées apparaissent de toute évidence comme nettement insuffisantes («trop légères») pour les Kurdes.
Pourtant, les revendications des Kurdes semblent acceptables. Ce peuple progressiste demande une auto-gouvernance démocratique dans le sud du pays – et non pas l’indépendance – et le respect de ses droits culturels et linguistiques. Or, ces demandes sont jugées inacceptables et considérées comme provocatrices par le gouvernement turc, nationaliste et conservateur, qui en a fait un prétexte à la rupture du cessez-le-feu.
- La répression perpétuelle contre les Kurdes
En 2015, la Turquie a vu en effet réapparaître une vague de violence et a lancé une opération aérienne contre les groupes terroristes actifs en Syrie voisine, comme le groupe armé État islamique (EI). Or, comme il n'y a pas de guerre contre le groupe État islamique, Ankara se sert de ce prétexte pour couvrir sa répression de la guérilla du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). De fait, l'Agence France-Presse signale que, sur des dizaines de frappes aériennes menées par la Turquie en Syrie, seules trois visaient officiellement l’EI, les autres ciblaient les rebelles kurdes.
La Turquie semble encore s'enfoncer dans une guerre ouverte avec les Kurdes, qui répliquent par des attaques meurtrières aux raids aériens visant leurs bases, laissant les Américains en première ligne dans la lutte contre les djihadistes. La télévision nationale retransmet chaque jour en direct les funérailles officielles accordées aux «martyrs» victimes du PKK. Encore en septembre 2015, le gouvernement turc, par la voix de son premier ministre islamo-conservateur, promettait d’éradiquer les rebelles du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) au lendemain de l’opération la plus meurtrière menée depuis des années contre les forces armées. Ainsi, le pays se retrouve replongé dans son accablant cauchemar du «problème kurde». Aujourd'hui encore, l'opinion publique turque et les médias sont prêts à accepter toutes les violations des droits de l'Homme, pourvu que le «terrorisme kurde» soit supprimé. Comme par le passé, le gouvernement turc préfère régner par la peur. Entre-temps, l'État turc continue d'emprisonner des intellectuels et historiens turcs qui soutiennent la reconnaissance du génocide arménien.
- L'éradication du peuple kurde
Depuis le mois d'août 2015, le régime turc du président Erdoğan a imposé une cinquantaine de couvre-feux dans les régions kurdes du sud-est de la Turquie, isolant plusieurs villes du reste du pays. De nombreuses exactions ont été relevées, tandis que les maisons étaient rasées une à une. Certains observateurs parlent d’une volonté d’éradiquer, non pas le PKK, mais le peuple kurde dans sa totalité. De fait, Nusaybin, Cizre, Silopi, Sur, Dargeçit, etc., toutes des villes kurdophones sont devenues le théâtre d’intenses combats entre les soldats turcs et les combattants du PKK. Ankara a déployé 10 000 soldats et policiers dans les seules villes de Cizre et Silop, et a bombardé les bases du PKK jusque dans les montagnes irakiennes. L'objectif du gouvernement du président Recep Tayyip Erdoğan, c'était de «pacifier» et de «nettoyer» le sud-est du pays, à majorité kurde et «d'enterrer tout le monde dans les tranchées». C’est toute l’ironie de la situation: tandis que les forces kurdes combattaient l'EI en Irak et en Syrie, elles
étaient bombardées quotidiennement par l’aviation turque. Cela signifiait aussi que les civils touchés par cette guerre n'avaient plus d'électricité, plus d'eau, plus d'hôpitaux, plus de téléphone, plus le droit de mettre le pied dans la rue, etc.
Le président turc,
Recep Tayyip Erdoğan, est à la fois proche des
États-Unis et des milieux islamiques radicaux. D'ailleurs, le régime fut accusé
de complicité avec les djihadistes par de nombreux d’observateurs : fourniture
d’armes, transit du pétrole, soins des blessés, soutien économique,
laissez-passer à la frontière, etc. Ce double jeu, longtemps ignoré et nié par
les États-Unis et leurs alliés, fut de plus en plus dénoncé. Sans une forte
pression de la communauté internationale, la répression sanglante du peuple
kurde avait peu de chances de s’arrêter, et ce, d’autant plus que le président
turc avait déclaré ne vouloir ni processus de paix ni discussions avec les
«terroristes» kurdes. Le gouvernement d’Erdoğan ne semblait pas enclin à laisser
quelque liberté d’action que ce soit aux Kurdes présents sur son territoire. La
Turquie a sombré dans la guerre civile. Ce fut à nouveau l'impasse avec les
Kurdes. L'héritage laissé par Mustafa Kemal Atatürk pèse encore lourdement sur
la Turquie, du moins en ce qui concerne les Kurdes. Atatürk ne voulait rien
savoir des Kurdes et de leur prétendue autonomie; c'est pourquoi il a eu recours
à l'armée pour les neutraliser. Près d'un siècle plus tard, la Turquie mène le
même combat rétrograde, autocratique et antidémocratique.
Le président Recep Tayyip Erdoğan semblait exceller pour amplifier la polarisation de son pays. Il s'agissait pour lui de pousser ses partisans à se dresser contre l’autre partie du pays: jouer les sunnites contre les chiites, les Turcs contre les Kurdes, les religieux contre les laïcs, puis souffler sur les braises d’un nationalisme fascisant. Les opposants du président Erdoğan l'accusaient d'atteintes aux libertés individuelles, de mise au pas de la justice, d'attaques contre la presse d’opposition, d'islamisation de la société, d'autoritarisme croissant, de folie des grandeurs et de corruption (depuis le scandale de décembre 2013).
L'un de ses plus récents thèmes de prédilection concerne les femmes et la planification familiale. Le président turc estime qu'aucune famille musulmane ne peut accepter la contraception et la planification familiale; il en appelle «aux mères pour accroître le nombre de Turcs». Par le passé, il a déjà assuré que les femmes devaient avoir au moins trois enfants; il a décrit l’avortement comme un «crime contre l’Humanité», mais il a aussi dénoncé la «trahison contre des générations de Turcs» que représente à ses yeux la planification familiale. Évidemment, l'opposition et les mouvements féministes turcs reprochent au régime du président islamo-conservateur d’entretenir les violences contre les femmes avec des préjugés religieux.
- L'expansion linguistique
Le retour de la fierté linguistique — plutôt l'«expansion» linguistique — fait aujourd'hui pleinement partie du projet politique de l'AKP (en turc : Adalet ve Kalkınma Partisi = Parti de la justice et du développement). La diffusion du turc dans le monde est devenue un objectif avoué et poursuivi avec des moyens soutenus. L'agence d'aide extérieure TIKA (en turc: Dirk ve Koordinasen Ajan = Agence de coopération et de coordination) mène à bien son projet de «Turcologie» depuis 1999.
Les instituts culturels Yunus-Emre, créés en 2007, ont pour mission officielle l'enseignement de la langue et la promotion des arts et de la culture turque à l'étranger. Il en existe à l'heure actuelle 45 dans 34 pays, mais l'objectif officiel est de se rendre à au moins une centaine de centres actifs d'ici à 2023. Le réseau des écoles de Fethullah Gülen a aussi pleinement participé à cet effort national linguistique entre 2003 et 2014, avant le conflit avec l'AKP qui les a marginalisées dans le dispositif de la diplomatie informelle turque.
- Le coup d'État raté de juillet 2016
En fait, le coup d'État raté de juillet 2016 n'a pas surpris grand monde en Turquie, même si la planète entière s'en est inquiété. La méfiance profonde que se vouent mutuellement le président du pays,
Recep Tayyip Erdoğan, et les forces armées turques, longtemps toutes-puissantes dans le pays, n’est un secret pour personne. Lorsqu’il a pris le pouvoir en Turquie en 2003, Erdoğan avait promis de retourner les militaires dans leurs casernes en les excluant du pouvoir politique. Or, selon le modèle turc hérité de l'époque de Mustapha Kemal Atatürk, l’armée joue le rôle de garant de la stabilité et de la laïcité dans le pays, un concept rejeté aujourd'hui par le parti islamo-conservateur d’Erdoğan. Du fait que le pays souffrait d'une très mauvaise économie attribuée à l'escalade de la violence avec les Kurdes, aux attentats terroristes et à la menace djihadiste, à l'afflux des réfugiés et à l’évaporation des touristes, le moment semblait propice pour que l'armée, fidèle à son habitude, intervienne pour rétablir l'ordre, comme elle l'a fait en 1960, en 1971, en 1980 et en 1997.
Le président Erdoğan s'est retrouvé renforcé par l’échec des putschistes, mais il faudrait qu'il se rende compte que la façon dont il gouverne le pays est également une source de divisions au sein du peuple turc, bien qu'il bénéficie de beaucoup d'appuis auprès des musulmans pratiquants, lesquels ont eu le sentiment d'être marginalisés par le passé en raison de l'influence des militaires sur les précédents gouvernements. Le régime du président Erdoğan est marqué par des scandales de corruption et aussi par une tactique politique de plus en plus visible qui ne manifeste par des restrictions sur la liberté d'expression et de la presse, des licenciements abusifs de magistrats et de dirigeants militaires, des violences et l'usage excessif de la force, des détentions illégales, la torture, la chasse aux Kurdes, etc. Cette dérive politique autoritaire semble être devenue le symbole de mobilisation qui caractérise désormais la société turque.
De fait, comme il fallait s'y attendre, non seulement l’armée n’a pas été épargnée par les purges après le putsch avorté, mais
celles-ci se sont généralisées et sont devenues une épuration dans l'administration publique, les universités, les stations de radio et les chaînes de télé. Selon un comptage de l’AFP, au moins 25 000 fonctionnaires, dont plusieurs milliers de policiers et de gendarmes et des enseignants, ont été suspendus ou démis dans cette chasse nationale. Durant
la seule année 2016, les décrets présidentiels ont entraîné la fermeture
définitive de plus de 160 médias. Parmi eux, les voix les plus emblématiques de
la communauté kurde ont été définitivement réduites au silence. Dans la presse
écrite, l'Azadiya Welat, qui était l'unique quotidien de portée nationale
entièrement publié en langue kurde en Turquie, a été fermé et ses biens saisis.
Le grand quotidien pro-kurde Özgür Gündem a subi le même sort. Plus d'une
vingtaine de chaînes de télévision et de radio kurdes ou pro-kurdes ont été
coupées des réseaux satellitaires. Cela inclut la chaîne d'information IMC TV,
mais aussi des médias strictement culturels comme Zarok TV, une chaîne de
dessins animés diffusée en kurde (qui a pu brièvement rouvrir sous conditions
strictes face au tollé international). L'agence de presse féministe kurde JINHA
ainsi que l'agence Dicle (DÎHA) ont été dissoutes par décret en octobre 2016.
Leurs agences de remplacement successives ont été fermées les unes après les
autres au cours des mois suivants. Parallèlement aux médias, la répression a
touché le cœur des structures d'apprentissage et de promotion de la langue
kurde. L'Institut linguistique Kurdi-Der, qui disposait de dizaines de
succursales pour enseigner le kurde, a été interdit. Des centres culturels, des
théâtres associatifs et des structures locales promouvant le patrimoine kurde
ont vu leurs scellés posés par la police ou ont été restructurés de force après
la destitution des maires kurdes élus, remplacés par des administrateurs
nationaux ("kayyum"). Le cadre d'exception de 2016 s'est transformé en un
système permanent de contrôle et de censure numérique. Les journalistes kurdes
qui tentent de reconstituer de nouvelles plateformes d'information font face à
un harcèlement judiciaire constant, à des accusations systématiques de
«propagande terroriste» et à des vagues d'arrestations régulières, maintenant la
Turquie parmi les pays les plus restrictifs en matière de liberté de la presse
De toute évidence, le gouvernement Erdoğan n’a toujours pas compris qu’un malaise profond traverse la société turque et qu’il ne pourra pas le surmonter en mobilisant ses partisans et en recourant constamment à la théorie du complot.
- Un gouvernement islamo-conservateur et corrompu
Le gouvernement islamo-conservateur de
Recep Tayyip Erdoğan est contesté par beaucoup de Turcs. À la faveur de diverses crises, le président Erdoğan a imposé un programme
orienté vers un national-islamisme. L'État encadre strictement la religion par
l'intermédiaire du Diyanet (la Direction des affaires religieuses), qui dépend
du pouvoir exécutif et gère les mosquées ainsi que les sermons dans tout le
pays. Bien que l'AKP ne vise pas à appliquer un véritable État islamique, les
critiques et les observateurs soulignent une islamisation progressive de la
société, une place accrue accordée aux symboles religieux (comme la levée de
l'interdiction du voile dans la fonction publique et l'université) et un style
de gouvernance de plus en plus autoritaire, mêlant nationalisme et références
religieuses. En réalité, Erdoğan cherche èa «dékémaliser
et à réislamiser l’État turc.
En bon dictateur,
Erdoğan a réussi à cumuler les pouvoirs grâce en partie à la tentative ratée de coup d'État, lequel a servi de prétexte pour emprisonner les leaders d'opinion qui lui sont hostiles et pour instaurer un régime de terreur. Six mois plus tard, quelque 110 000 personnes avaient perdu leur emploi ou avaient été suspendues parce qu'elles ont été soupçonnées d'avoir participé au coup d'État. Dix-neuf universités ont été fermées, quatre chercheurs et plus de 400 étudiants ont été jetés en prison pour délit d'opinion. Plus de 170 journaux, radios, chaînes de télé ont été fermés. Il en résulte aujourd'hui qu'il n'y a plus de liberté de parole en Turquie.
- La propagande ultranationaliste
Pour en revenir aux Kurdes, le président Erdoğan a élaboré une propagande ultranationaliste qui le rend populaire auprès de certaines parties de la population. Ainsi, Erdoğan a déclaré que la ville de Mossoul avait déjà été sous le contrôle des Turcs (il y a plus d'un siècle). Du même souffle, Erdoğan a demandé que les Turcs participent à la libération de Mossoul, ce qui a été refusé par l'Irak. Néanmoins, la Turquie a envoyé des troupes en Irak et en Syrie contre la volonté des gouvernements de ces deux pays.
Évidemment, peu d'informations filtrent en provenance des territoires kurdes de Turquie. Les journalistes étrangers n'y sont pas admis. Mais les destitutions de maires kurdes, les attentats kurdes en Turquie et l'histoire récente laissent présager qu'une situation épouvantable règne dans ces régions. Les massacres de Kurdes se succèdent les uns aux autres.
N'oublions pas que l'armée turque est considérée comme la 10e armée la plus puissante au monde,
la 2e de l'OTAN. Une fois l'État islamique neutralisé, la Turquie voudra mâter les Kurdes établis au sud de sa frontière. Les Américains et leurs alliés protègent les Kurdes parce qu'ils sont les meilleurs combattants contre l'État islamique. Vont-ils risquer une rupture avec la Turquie? Si le gouvernement turc poursuit ses politiques de répression, c'est pourtant ce qu'il faudrait faire. Parce que personne ne peut rien attendre de bon de la part d'un pays islamiste, corrompu et qui terrorise et manipule sa population. Signalons que, le 24 juin 2016, le Parlement turc a voté l’immunité des poursuites judiciaires pour les membres des forces armées, et ce, pour l'ensemble des actes commis dans le cadre des opérations militaires au Kurdistan turc.
- Un régime présidentiel centralisé
Le 16 avril 2017, le président
Recep Tayyip Erdoğan a organisé un référendum qui proposait d'instituer un régime présidentiel au lieu d'un régime parlementaire. L'objectif d'Erdoğan était de restaurer la gloire de l'Empire ottoman en se dotant des pouvoirs accrus. La victoire à l'arraché au référendum du 16 avril va probablement polariser la société turque : les deux partis politiques qui se sont prononcés en faveur du référendum auraient normalement dû récolter plus de 60 % des voix. Ils n'en ont obtenu que 51,3 % et n'auraient pas dépassé la majorité si les bulletins de vote non scellés n'avaient pas été comptés.
Les objectifs évidents du président Erdoğan était de détruire complètement toute forme de gouvernement kurde non seulement en Turquie, mais aussi en Syrie. Il a même déclaré qu’il n’hésiterait pas à envoyer ses troupes jusqu’à la frontière irakienne. En fait, Erdoğan semblait caresser le rêve de reconstruire l’Empire ottoman, lequel étendait ses frontières sur l’Irak et la Syrie et qui faisait la promotion d’un islam intolérant. C'est ce qui explique aussi la «christianophobie» institutionnelle dont on accuse la Turquie. L'Union européenne a d'ailleurs averti le gouvernement turc que la liberté religieuse appliquée en Turquie ne répondait pas encore aux critères fixés par l'Europe.
En juin 2018, le chef de l’État turc a été réélu dès le premier tour pour un nouveau mandat aux pouvoirs renforcés. En effet, sa victoire aux élections de 2018 assoyait encore son pouvoir, car le scrutin marquait le passage du système parlementaire en vigueur à un régime présidentiel où le chef de l’État concentre la totalité du pouvoir exécutif, aux termes d’un référendum parlementaire qui s’était tenu l’année précédente. La réforme constitutionnelle prévoit le transfert de tous les pouvoirs exécutifs au président, qui pourra nommer les ministres et de hauts magistrats, décider du budget et gouverner par décrets; la fonction de premier ministre est supprimée.
La Turquie se retrouve à la croisée des chemins. C'est aujourd'hui un système présidentiel dans lequel le pouvoir est de plus en plus centralisé entre les mains d’une seule personne. C'est un État dans lequel des dizaines de journalistes et des centaines d’opposants politiques sont actuellement emprisonnés. C'est un allié occidental qui bloque
l’adhésion de la Suède à l’OTAN
et qui ménage à la fois ses relations avec la Chine, l’Arabie saoudite, la Russie et l’Ukraine. C'est aussi un système parlementaire dans lequel le Parlement n’a pas d'emprise, la justice n’est pas indépendante et la presse est muselée. Le régime laïc hérité de Mustafa Kemal Atatürk semble volatilisé pour le moment afin de faire place à un régime autoritaire et impérial. La nostalgie de l'Empire ottoman s'affiche sans détour. Le gouvernement de Recep Tayyip Erdogan a mis au pas l'armée, s'est rapproché de l'Iran et s'est éloigné de l'Europe. Atatürk et Erdoğan sont mûs par le même nationalisme, même si les moyens pour atteindre leur but sont opposés.
De plus, en mai 2023, le président Erdoğan a démenti les médias occidentaux qui, prenant leurs désirs pour la réalité, avaient parié sur sa défaite électorale. La victoire de son parti aux législatives du 14 mai et sa réélection à la présidence le 28 mai
devraient vraisemblablement aggraver l’isolement avec l’Union européenne, déjà confrontée à la guerre du président russe Vladimir Poutine. L’un et l’autre semblent avoir ambitionné de restaurer la grandeur des deux grands empires dont la Russie et la Turquie sont les héritières : l’Empire des tsars
et l’Empire ottoman.
Le 10 août 2026, les députés ont voté à Ankara un projet de loi accordant une amnistie limitée aux militants kurdes du PKK à la Grande Assemblée nationale de Turquie. Le texte, officiellement intitulé
Loi n° 7595 sur le renforcement de la
solidarité nationale et de l'intégration sociale de 2026 (en turc: Millî Dayanışma ve Toplumsal Bütünleşmenin Güçlendirilmesine Dair Kanun), a été adopté à une très large majorité de 468 voix sur 562 au terme de douze heures de débat. Cette loi fut qualifiée par les députés turcs de «loi historique» parce qu'elle ouvre la voie à la réintégration des combattants du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), une étape majeure du processus de paix visant à mettre fin à plus de quatre décennies de guérilla. L'article 1er est le suivant:
Madde 1
Amaç ve kapsam
1) Bu Kanunun amacı, PKK/KCK terör örgütünün ve bununla bağlantılı her türlü oluşumun fiilî varlığına son verdiğinin ve kontrolü altında bulunan her türlü silah ve mühimmatı teslim ettiğinin güvenlik kurumlarınca tespiti ve bu tespitin teyidine dair Milli Güvenlik Kurulu Kararının Resmî Gazete’de yayımlanmasını müteakip, yürütülen soruşturma ve kovuşturmalar ile verilen mahkûmiyet hükümlerinin infazının ertelenmesi işlemlerinin ve yapılacak diğer işlemlerin belirlenmesidir.
2) Bu Kanun hükümleri, PKK/KCK terör örgütünü kurma veya yönetme, örgüte üye olma veya bilerek ve isteyerek yardım etme ve örgütün propagandasını yapma suçları ile bu örgütün faaliyeti kapsamında işlenen suçları ve bu örgüt lehine işlenen 7/2/2013 tarihli ve 6415 sayılı Terörizmin Finansmanının Önlenmesi Hakkında Kanunda düzenlenen suçları kapsar.
Article 1
Objet et champ d'application
1) La présente loi a pour objet de déterminer les procédures de suspension de l'exécution des peines et autres mesures à prendre à la suite de la publication au Journal officiel de la décision du Conseil national de sécurité
confirmant la dissolution de l'organisation terroriste PKK/KCK et de toutes les formations qui lui sont liées, ainsi que la remise de toutes les armes et munitions en leur possession, et les résultats des enquêtes et poursuites engagées.
2) Les dispositions de la présente loi couvrent les infractions liées à la création ou à la direction de l'organisation terroriste PKK/KCK, à l'appartenance à cette organisation ou au fait de lui apporter sciemment et volontairement un soutien, à la propagande en sa faveur, ainsi qu'aux infractions commises dans le cadre des activités de l'organisation et aux infractions commises en son profit, telles que définies par la loi n° 6415 sur la prévention du financement du terrorisme du 7 février 2013.
La loi encadre le retour à la vie civile des combattants du PKK qui renoncent aux armes, sans toutefois prévoir
une amnistie générale ni trancher sur le sort d’Abdullah Öcalan, le chef historique de la guérilla kurde emprisonné depuis 1999. Quelque 3500 ex-membres de la guérilla sur les près de 10 000 détenus dans les prisons turques pourraient être libérés au cours d’une première phase. Les auteurs de crimes les plus graves, comme les homicides volontaires, seront toutefois exclus du mécanisme prévu par la loi. En l'absence de récidive au cours d'une période de sursis de cinq à dix ans, les enquêtes seront classées et les peines considérées comme purgées. La condition préalable à la mise en œuvre de la loi est la dissolution complète du PKK et la remise de toutes les armes et munitions. La réalisation de ces deux étapes doit cependant être constatée par les autorités turques, puis officiellement confirmée par le Conseil de sécurité nationale, qui est présidé par le président Recep Tayyip Erdoğan.
- Les lacunes
Les observateurs attribuent les récents progrès dans le processus de paix notamment à la nouvelle situation sécuritaire dans la région, avec la chute du régime de Bachar al-Assad en Syrie, la guerre à Gaza et les tensions entre Israël, les États-Unis et l'Iran.
Toutefois, les représentants du PKK voient dans la loi adoptée une première étape, mais ils critiquent également son contenu, car l'une des revendications centrales du parti kurde demeure insatisfaite : tant qu'Abdallah Öcalan ne sera pas libéré pour coordonner directement le processus de paix, la question des armes risque de rester dans l'impasse. Le PKK estime aussi que des réformes politiques plus larges pour que les combattants ou les opposants exilés soient autorisés à revenir en Turquie et à s'engager dans des activités politiques.
Pour que la loi n° 7595 ait un sens, il aurait fallu qu'elle soit suivie d'une garantie des droits civiques, politiques et la liberté d'expression pour les ex-détenus du PKK et d'un retour sécuritaire à la vie civile. Or, la loi omet toute réforme de démocratisation plus étendue, alors qu'une grande partie de la population turque reste méfiante et réticente face à des remises de peine potentielles, en raison des longues décennies de conflit armé.
La société turque est restée figée dans des problèmes vécus comme un conflit prolongé dont les solutions ont été comme transférées de génération en génération,
même avec des manières différentes. Chaque génération a fait face à l’état d'un conflit résilient qu'elle a transmis à la génération suivante, sans que rien ne soit résolu.
- Le danger kurde écarté
Dans le contexte actuel, la question kurde et ses ramifications armées et politiques ne constituent plus une menace locale, mais font désormais partie intégrante du problème plus large au
Proche et Moyen-Orient. Mais des mesures concrètes en faveur du développement de la minorité kurde doivent être entreprises. Il faudrait que le gouvernement turc cesse de considérer les demandes d’éducation en kurde ou d’enseignement du kurde comme des activités assimilées au terrorisme, qu'il cesse de changer les noms de rues en hommage à des figures kurdes, de retirer des statues de héros kurdes et de fermer des chaînes de télévision en langue kurde. Encore, en juillet 2020, le Conseil de l’enseignement supérieur de Turquie a interdit aux étudiants suivant des cours de langue et littérature kurdes dans les universités turques de rédiger leur thèse en kurde. Depuis des années, des représentants élus, que ce soit des députés ou des maires, ont été suspendus, limogés ou emprisonnés parce qu'ils défendaient leurs droits, sans oublier la quinzaine de partis qui mettaient l’accent sur l’identité ethnique kurde et qui ont tous été suspendus, leurs représentants, incarcérés.
D'ailleurs, la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) a condamné la Turquie pour des milliers de violations des droits de l’homme depuis les années 1970. Ces décisions incluent des exécutions de civils kurdes, les tortures, les déplacements forcés, la destruction des villages ou leur évacuation de 3000 d'entre eux, les arrestations arbitraires concernant des journalistes kurdes tués et disparus. Finalement, il faut évoquer que le taux de pauvreté dans les provinces kurdes est supérieur à la moyenne de la Turquie. En 2020, le taux de pauvreté dans la région du sud-est de l’Anatolie était de 22 %, tandis qu’il était de 14 % en Turquie en général (TurkStat). Cela résulte de politiques orientant les investissements dans la région vers l'ouest, ce qui entrainait cette spirale de violence et l'intensification de la répression.
Jusqu'ici, la politique de répression contre la minorité kurde a amené une augmentation des inégalités régionales, la liquidation de l’agriculture locale, des conditions de travail précaires et une migration dont les conséquences sont économiques et sociales.
er:
«La présente loi a pour objet de déterminer les modalités de
suspension de l'exécution des peines et d'autres mesures à prendre suite à la
publication au Journal officiel de la décision du Conseil national de
sécurité confirmant la dissolution de l'organisation terroriste PKK/KCK et de
toutes les formations qui lui sont liées, ainsi que la remise de toutes les
armes et munitions en leur possession.»
- Le modèle syrien
Pour les observateurs des droits de la
personne et les représentants kurdes, la sévérité et les exclusions strictes de
la loi turque limitent la portée d'une paix totale et définitive, tant qu'on ne changera pas le sort peu enviable des Kurdes, ce qui supposerait aussi une démocratisation de la société turque qui n'est pas encore prête à aller jusque là.
Pendant ce temps dans le Kurdistan syrien,
c'est une toute autre dynamique qui se joue. Là aussi, la lutte armée
entamée par le PKK a démontré une impasse en raison
d'un rapport de force généralement peu favorable à la résistance kurde, alors
que la
possibilité d’une intégration sociale et politique serait préférable dans les
pays concernés. De plus, l’histoire du peuple kurde est parsemée de nombreuses
trahisons à son encontre engagées par les puissances étrangères. Finalement, les
échecs des mouvements d'émancipation non seulement dans le Kurdistan, mais aussi
dans le monde arabe, démontrent que les régimes en place sont prêts recourir à
tous les moyens à leur disposition, y compris les plus abjects, pour préserver
leurs privilèges.
En Syrie, la question kurde ne suppose
plus un État indépendant unifié, car elle soulève la possibilité d'instaurer un
système pluraliste au sein d'un État moins centralisateur. Par exemple, le
Décret syrien n° 13 sur les droits des Kurdes
du 16 janvier 2026 reconnaît le kurde comme une langue nationale qui pourra être
enseigné librement; le Nouvel An kurde (le ''Newroz'') sera quant à lui férié,
et la nationalité syrienne accordée à la totalité des citoyens. Le
25 août 2026 marque une date historique en Syrie
puisque le chef des Forces démocratiques syriennes (FDS),
Mazloum Abdi, annonçait officiellement
la dissolution complète des FDS en tant que force
indépendante. En même temps, les FDS fusionnent directement avec l'armée
nationale syrienne. Puis l'administration autonome du nord et de l'est de la
Syrie (AANES) est dissoute au profit des institutions nationales.
En contrepartie, c'est là toute la différence avec la Turquie,
les autorités syriennes consacrent les droits nationaux des Kurdes et
reconnaissent officiellement le kurde comme langue nationale, tandis que des
personnalités kurdes de premier plan rejoignent l'appareil gouvernemental
central. C'est ainsi que Mazloum Abdi, ancien commandant en chef des FDS, a
officiellement rejoint le pouvoir central à Damas en tant que conseiller à la
présidence. Des postes d'envergure ont été attribués à des figures kurdes,
incluant la nomination d'un haut responsable militaire kurde au poste de
ministre régional de la Défense et la désignation d'un Kurde comme gouverneur de
Qamishli, une ville à majorité kurde. Une représentation législative a été mise
en place en mai 2026, permettant aux régions à majorité kurde de désigner leurs
représentants pour siéger au sein du premier Parlement de la Syrie post-Assad.
C’est la première fois dans l’histoire de la Syrie
contemporaine que les Kurdes sont ainsi représentés au sommet de l’appareil
d’État. Le statut de «langue nationale» laisse encore à désirer, mais les Kurdes
n'ont pas dit leur dernier mot en matière de négociation.
Pour parvenir à une paix durable, la Turquie devra chercher une
issue similaire en intégrant socialement et politiquement des personnalités
kurdes. Pour le moment, la Turquie exige un désarmement sans contrepartie de sa
part.
Les Kurdes réclament également que le gouvernement présente une politique pour
sortir les zones kurdes de la Turquie de la pauvreté et de la morosité
économique. Or, le gouvernement ne prévoit pas d'investissement dans la région.
C'est là où le bât blesse!
Par ailleurs, le Parlement européen adoptait, le 17 juin 2026 le
Rapport 2025 de la Commission sur la Turquie concernant l'adhésion de la
Turquie à l'Union européenne. En voici un extrait :
Le Parlement
affirme que le gouvernement turc n’a pas pris les mesures
nécessaires pour remédier aux lacunes démocratiques fondamentales
qui existent dans le pays et maintient dès lors son point de vue
selon lequel le processus d’adhésion de la Turquie à l’Union ne peut
pas reprendre dans les circonstances actuelles. Il prend note des
appels lancés récemment par des figures de l’opposition turque en
faveur de la réouverture des négociations d’adhésion mais hésite à y
apporter son soutien, à moins que le gouvernement turc ne donne un
signal clair de sa volonté de s’engager à nouveau sur la voie de
l’Union au moyen d’actions concrètes et crédibles.
La Turquie est tellement loin des exigences de l'Union
européenne en matière de protection des minorités, qu'elle devra attendre encore
longtemps pour être admise à l'Union européenne. Les discussions pour l'adhésion
de la Turquie à l'UE, commencées le 14 avril 1987, sont gelées depuis 2018. Les
institutions européennes estiment que le pays recule sur les standards
démocratiques et l'État de droit. L'UE demande, entre autres, à la Turquie de
réformer sa législation antiterroriste pour cesser de réprimer les voix
opposées. Elle réclame aussi l'application des arrêts de la Cour européenne des
droits de l'homme (CEDH) et une meilleure protection des droits linguistiques et
culturels de l'ensemble des minorités. En fait, l'UE exige que la Turquie
améliore les droits de ses minorités ethniques, alors que ce pays ne reconnaît
même pas les 15 millions de Kurdes en tant que minorité.
Les actes de répression sanglants forment un chapitre peu glorieux de l'Histoire de la Turquie. On peut regretter que la naissance de ce pays se soit faite de façon aussi violente, en éliminant ou en tentant d'éliminer les minorités arméniennes, grecques, arabes, kurdes et juives. Paradoxalement, sans cette violence, jamais ce pays n'aurait atteint cette unité ethnique et cette commune vision morale, qui ont contribué à la renaissance
de la Turquie moderne.
Quoi qu'il en soit, l'épuration ethnique a entraîné des conséquences linguistiques importantes. En éliminant les minorités arméniennes et grecques, en mâtant les communautés kurdes, la Turquie se transformait en une société homogène, à la fois totalement de langue turque et de religion musulmane, tout en restant la première république musulmane laïque. Tout compte fait, l'épuration ethnique faisait partie d'un programme visant à implanter durablement la langue turque au sein de la société anatolienne. Sans des mesures autoritaires et répressives, la Turquie de Mustafa Kemal Atatürk n'aurait jamais pu entreprendre une réforme orthographique aux répercussions sociales et politiques aussi profondes. Mais le prix pour atteindre cet objectif fut très élevé, surtout quand on apprend le sort qui attendait les minorités nationales,
notamment les Grecs, les Arméniens, les Kurdes et les Arabes. L'histoire de la Turquie montre en même temps que la langue peut servir d'instrument puissant à une élite pour imposer sa domination
sur une majorité fragile.
En ce qui concerne la question kurde, la Turquie a encore beaucoup
d'efforts à faire si elle veut parvenir à régler un problème vieux d'un siècle. Elle n'y parviendra pas en cherchant des solutions cosmétiques destinées à apaiser les revendications kurdes ou, pire, en recourant à la répression systématique. Il faudra plus que cela, car il faudrait consentir enfin à ramer dans le sens d'un courant
différent de celui d'un islamo-démocratique modéré. Or, la Turquie n'en est pas encore là, et ce, d'autant plus qu'elle considère que tous les Kurdes sont des
«terroristes» ou encore que toute revendication est par nature «terroriste». Pourtant, il faudrait bien que ce pays remette en question ses mauvaises relations avec ses minorités, surtout les Kurdes, et reconsidère son passé passablement sanguinaire. Chose certaine, les
20 millions de Kurdes de Turquie ont le droit de vivre comme
leurs compatriotes turcophones. Mais les politiques d'assimilation vont à l'encontre du droit des peuples à la vie et à leur pleine autodétermination.
Si la Turquie persiste dans cette voie de la liquidation des Kurdes, il ne resterait plus aux pays occidentaux qu'à soutenir la création d'un État kurde puissant au grand dam des autorités turques. Le conflit syrien a remis au goût du jour la question de la création d'un Grand Kurdistan au Proche-Orient et au Moyen-Orient.
Les Kurdes sont néanmoins conscients qu’un Grand Kurdistan n'est pas possible,
mais ils pourraient aspirer à des «provinces fédérales» plus autonomes au sein
des frontières de leur pays. Cette solution permettrait la résolution d’un
conflit de longue date et né de la revendication d’un peuple dispersé sur
plusieurs États sans violer le principe d’intangibilité des frontières.
Toutefois, le scénario d’une paix en douceur, encore moins une autonomie
comme en Irak (Kurdistan
irakien), semble pour l'instant impossible en Turquie (Kurdistan
turc) et en Iran (Kurdistan iranien), les gouvernements
autoritaires de ces deux pays étant très mesquins au point de vue politique et institutionnel. À l'heure actuelle, sous la présidence d'Erdoğan, la Turquie a régressé sur plusieurs fronts. Ses institutions s'écroulent, ses universités sont devenues dysfonctionnelles, ses médias sont pratiquement muselés, l'économie
générale est en recul,
de même que l'État de droit; les rapports avec l'Europe se dégradent et le
problème interne avec les Kurdes refait encore surface. Globalement, la Turquie
actuelle est marquée par un contraste saisissant : elle recule sur l'échelle des
libertés civiles et du pouvoir d'achat quotidien, mais progresse en tant
qu'acteur géopolitique majeur et une économie industrielle résiliente. Malgré
des avancées politiques et législatives, la question de la reconnaissance pleine
des droits culturels, du statut de la langue kurde et de la libération des
prisonniers politiques reste entière. Parmi le solutions, il aurait fallu
redonner aux Kurdes ce dont ils ont droit: la cessation immédiate de la
répression, le rétablissement des libertés civiles et des investissements pour
les sortir de la pauvreté chronique.
Or, pour se défendre contre ses adversaires, l'actuel président turc croit avoir
trouvé la solution en les nazifiant pour les disqualifier et les désarmer dans
un renversement des rôles. C'est une procédure d'un régime autoritaire
présidentiel qui ressemble étrangement à celle de Vladimir Poutine en Russie.