1 La répartition géographique des Kurdes
Sur un territoire continu, on distingue le Kurdistan turc, le Kurdistan iranien, le Kurdistan irakien et le Kurdistan syrien:
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Pays |
Estimation minimale (2022) |
Estimation courante |
Proportion minimale de la population totale |
Pourcentage courant de la population totale |
Superficie en km² |
| 1 |
Turquie |
20 millions |
22 millions |
20 % |
25 % |
210 000 |
| 2 |
Iran |
10 millions |
12 millions |
13 % |
17,5 % |
195 000 |
| 3 |
Irak |
8 millions |
8,6 millions |
25 % |
27 % |
83 000 |
| 4 |
Syrie |
2 millions |
2,6 millions |
12,5 % |
15 % |
15 000 |
| 5 |
Diaspora en Europe |
2,1 millions |
2,75 millions |
- |
- |
|
| 6 |
Diaspora dans l'ex-URSS |
0,4 million |
0,5 million |
- |
- |
|
| |
Total (2022) |
42,5 millions |
48,5 millions |
- |
- |
|
C'est en
Turquie qu'on trouve le plus grand nombre de Kurdes avec plus de 20 millions de
personnes (sur 85 millions soit près d'un citoyen sur quatre). On compte en Iran
au moins 10 millions (soit 8% des Iraniens). Or, c'est dans ces deux pays que
les Kurdes subissent le plus de répressions. Après en avoir tué des milliers à
coup de gaz toxiques, l'Irak a accordé une autonomie à ses huit millions de
Kurdes et la Syrie pourrait faire de même pour ses deux millions de Kurdes. On
compte également d'environ 50 000 Kurdes aux États-Unis et plus de 40 000 au
Canada, dont 785 % viennent de la Turquie. La population totale des Kurdes est
estimée à environ 42 à 48 millions d'individus à travers le monde, formant ainsi
le plus grand peuple sans État. Les chiffres ci-dessus proviennent de l'Institut
kurde de Paris (2022).
2 La nation kurde
Bien que ne disposant
pas d'un État qui leur appartienne en propre, les Kurdes possèdent toutes les
caractéristiques d'une nation: langue commune, traditions communes, conscience
d'appartenir à un même peuple.
Pour conserver leur identité, ils ont dû s'opposer à des gouvernements centralisateurs et répressifs, la plupart du temps par la violence, à défaut d'autres solutions que leur refusent conjointement les États dans lesquels ils sont intégrés. Retranchés dans leurs chaînes de montagnes et hauts plateaux d'accès difficile, les Kurdes ont su résister farouchement aux dominations étrangères depuis le milieu du XIXe siècle, mais surtout depuis le lendemain de la Première Guerre mondiale où ils ont été fractionnés en quatre États.
2.1 Un complot international
?
Une belle histoire! Pris en étau, ils ont été pourchassés par l'armée irakienne, refoulés par l'aviation turque, affamés et réprimés en Iran, utilisés en Syrie, exploités par les Britanniques, les Français et les Américains. Bref, une sorte de coalition qui semble faire l'affaire des États concernés. Il n'y a jamais eu d'État-nation pour les Kurdes,
d'une part, parce qu'ils n'ont jamais eu de frontières définies dans lesquelles ils se seraient établis,
d'autre part, parce que les chefs de clans ont toujours préféré s'entendre avec
les sultans ottomans ou les shahs perses, en échange de terres, de sources ou
d'exemptions de taxes.
Beaucoup de Kurdes croient que ces agressions sont le fruit d'un accord entre les oppresseurs du peuple kurde, une sorte de coalition entre nations fortes pour opprimer une nation faible! Bref, un complot international!
Les observateurs extérieurs notent que la Turquie n'a jamais caché qu'elle souhaitait le rétablissement de l'autorité de Bagdad sur le Kurdistan d'Irak malgré la tutelle internationale imposée en 1991 par l'ONU. Depuis que les Kurdes irakiens ont obtenu une réelle autonomie dans la Constitution irakienne de 2005 et par la communauté internationale, les autorités turques et iraniennes craignent de voir apparaître des velléités autonomistes dans leur pays. Mais les Tucs ne font pas confiance aux Arabes
et aux Iraniens, ni inversement: de là à s'entendre entre eux pour faire faire la guerre aux Kurdes... S'ils l'avaient fait
réellement, et pas seulement de façon occasionnelle, il n'y aurait plus de Kurdes aujourd'hui.
Avant cela,
sous l'Empire ottoman, les Kurdes étaient relativement bien traités et ne
subissaient pas d'oppressions de la part des Ottomans qui n'avaient pas
d'aversions particulières à leur égard, contrairement à la Turquie actuelle. Les Ottomans les ont même favorisés, en
tant que musulmans sunnites, au détriment des populations chiites
(alaouites, alévis) ou chrétiennes (Araméens, Arméniens, Assyriens, Chaldéens,
orthodoxes) que l'Empire poussait ainsi à l'exil. Après l'avènement de la
Turquie républicaine laïque en 1923 et l'expulsion des derniers chrétiens,
l'entre-deux-guerres a été paisible, mais après 1945, avec la guerre froide, le
gouvernement turc membre de l'OTAN et les partis politiques autonomistes kurdes,
proches de l'URSS, sont entrés en guerre civile.
2.2 L'organisation tribale
L'une des grandes caractéristiques de l'organisation sociale des Kurdes est sa grande variété de structures, notamment la répartition en «tribus», une structure qui domine toute la société kurde, car même les non-tribalisés en subissent les règles. En effet, la tribu est chez les Kurdes une unité économique et sociale qui est territorialement fixée, fondée sur des liens de parenté, imaginaires ou réels, lesquels structurent généralement la société kurde. La tribu se subdivise en sous-ensembles jusqu'au niveau du clan, qui demeure la base fondamentale de l'organisation sociale. Le clan est la famille élargie, qui se reconnaît un ancêtre commun, même si la généalogie ne semble pas toujours préoccuper les Kurdes, puisque de nombreux individus ont une lignée sujette à caution ou sont reconnus comme des membres «loyaux» sans lien de parenté.
Dans les clans les plus importants, l'affiliation politique et la loyauté à l'endroit d'un chef commun ou d'une lignée dirigeante sont plus manifestes, même si l'idéologie des liens du sang semble jouer un rôle important. La plupart des clans importants ont une structure hiérarchisée avec une lignée dominante, ou un certain nombre de lignées ou de clans avec souvent des «lignées satellites». La fragmentation tribale a exercé une influence profonde dans la culture kurde. C'est la tribu, par exemple, qui décide des noms des personnes et des lieux. C'est pourquoi la désignation pour la tribu est importante dans l’organisation du monde, dans la catégorisation ethnique, territoriale et linguistique du réel.
L'organisation tribale se caractérise ainsi par une grande
hétérogénéité et une pluralité de sous-groupes ethniques. Les tribus kurdes,
comme les Chérwâni, les Baroji, les Mazouri, les Dolamari, les Nazâri, les
Harki-Bénagi et les Gardi, sont regroupées sous la confédération tribale des
Barzani. Ces tribus sont gérées par des cheikhs et sont régie par des
coutumes qui garantissent l'autonomie et la survie de la société tribale.
La tribu a favorisé également la multiplication des conflits entre les communautés kurdes elles-mêmes. Les Kurdes sont depuis leur origine un peuple des montagnes anciennement nomade, ce qui favorise naturellement la fragmentation sociale et linguistique. Bref, chaque Kurde est le
«roi de sa montagne» de sorte que les rivalités tribales ou claniques ont été fréquentes dans le passé. Au cours de leur histoire, les Kurdes se souvent sont soulevés les uns contre les autres, par exemple, pour des questions de vengeance entre les clans. Le Kurdistan est marqué depuis des centaines d'années par de forts taux de crimes d’honneur, par la violence domestique, par les mariages forcés et d’autres exactions du même genre, bien que ce ne soit pas les seuls peuples à fonctionner de la sorte. Mentionnons,
entre autres, les Pachtous d'Afghanistan et du Pakistan, les Nuer et les Dinka
au Soudan du Sud, les Turkana et les Pokot au Kenya, les Bédouins du
Proche et
du Moyen-Orient, de l'Afrique du Nord et de la péninsule Arabique, les
''Highlanders'' de
Papouasie-Nouvelle-Guinée.
Les organisations politiques kurdes restent elles-mêmes marquées par des conflits tribaux d'une société segmentée. Les rivalités personnelles entre dirigeants, très souvent issus de familles de dignitaires religieux ou tribaux, sont fréquentes. Que ce soit en Turquie, en Irak ou en Iran, mais là où les forces policières sont peu présentes, ce type d'affrontement demeure encore présent bien qu'en régression. C'est probablement de là que provient la réputation des Kurdes comme un peuple brave et guerrier. Par contre, les Kurdes ne sont pas tous aujourd'hui membres d'un clan et d'une tribu, notamment dans les villes.
2.3 Le rêve d'un Grand Kurdistan
Historiquement, la plupart des Kurdes nationalistes ont rêvé d'un Grand Kurdistan indépendant et unifié. Dans les faits, les dirigeants et leaders kurdes, tant irakiens, iraniens, syriens que turcs, ont pour diverses raisons limité leurs revendications dans cadre des États où ils résident. Au final, leur combat depuis longtemps, c'est d'élaborer des droits linguistiques et culturels, ainsi qu'une autonomie politique locale. Jamais ces velléités ne se sont transformées en des objectifs concernant tous les Kurdes de l'ancienne Mésopotamie. Jamais les représentants ont voulu ni tenté de créer un
État fédéral ou encore moins une
confédération pouvant être créée sur le territoire de plusieurs nations. Même s'ils avaient tenté de le faire, les États-nations les auraient empêchés de se déployer.
Finalement, lorsqu'un gouvernement raciste et dictatorial crée un État au nom d'une nation et envahit le territoire d'une autre, nie et interdit toutes les marques particulières de cette nation, pille son pays, l'asservit, le laisse pauvre et ignorant, et que la nation dominante ne vote pas majoritairement pour l'égalité des peuples, la seule solution qui reste à la nation opprimée est de mener sa propre lutte de libération et d'établir, s'il lui est possible, au moins son propre demi-État dans une autonomie régionale. Sinon c'est l'éternelle rébellion
armée !
3 Les langues kurdes
Bien qu'une grande partie des Kurdes vivent parmi les Arabes (en Irak et en Syrie) et les Turcs (en Turquie), ce ne sont ni des Arabes ni des Turcs, mais des Persans d'origine au même titre que les Iraniens, les Pachtounes d'Afghanistan, les Tadjiks du Tadjikistan, les Baloutches du Pakistan, etc. Les Kurdes sont des Indo-Européens parlant une langue indo-iranienne. La figure ci-dessous présente les langues indo-européennes dans une structure arborescente, tandis que la carte illustre la localisation géographique des langues indo-iraniennes. Le kurde,
comme le persan ou le pachtou, est une langue iranienne du groupe indo-iranien appartenant à la famille indo-européenne:
3.1 Les composantes indo-iraniennes
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Les peuples indo-iraniens (ceux du groupe linguistique indo-iranien) se sont séparés des autres Indo-Européens vers le début du IIe millénaire avant notre ère en migrant vers l’est et s’installant en Iran et dans le sous-continent indien. Par la suite, c’est vers l'an 1000 avant notre ère que les langues des peuples indo-iraniens se sont fragmentées à leur tour entre une branche indienne (ou indo-aryenne) et une branche iranienne. Tandis que la branche indienne ou indo-aryenne s’est développée principalement en Inde et au Pakistan, la branche iranienne s’est étendue en Iran et en Asie centrale. Bref, alors que les langues iraniennes sont concentrées en Iran et dans les régions avoisinantes (comme le kurde), les langues indo-aryennes dominent le nord et le centre de l’Inde.
Cependant, contrairement à la plupart des langues indo-iraniennes (farsi, pachtou, panjabi, hindi, etc.) qui ont évolué dans un environnement souvent protégé par un État, la langue kurde s'est vue morcelée en plusieurs États relativement tôt au cours de l'Histoire. |
Par conséquent, étant donné que les Kurdes n'ont presque jamais évolué dans un univers unifié par eux-mêmes pour toutes sortes de raisons d'ordre historico-politique et géographique (les hautes montagnes), leur langue s'est fragmentée en de nombreuses variétés, souvent qualifiées de «dialectes».
3.2 Les variétés linguistiques kurdes
Les langues kurdes sont très nombreuses, résultat d'une fragmentation politique et linguistique. Traditionnellement, ces langues sont qualifiées de «dialectes», un terme qui désigne une langue ou un groupe de langues de façon hiérarchique parce qu'elles n'ont pas le statut de «langue officielle» ou de «langue nationale», à l'intérieur d'un groupe de langues; pire, ce sont des langues méprisées qui n'ont pas le droit à être désignées comme des «langues». En fait, ce sont des variétés locales d'une même langue, car le kurde est une langue avec sa grammaire, sa phonétique, son vocabulaire, rien qui ressemble à un jappement de chien. C'est une langue au même titre que le français ou ce qu'on appelait auparavant des «patois» (normand, orléanais, poitevin, etc.), lesquels sont appelés aujourd'hui officiellement «langues régionales de France». On devrait parler ainsi des «variétés régionales du kurde».
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Les langues kurdes constituent l'une des langues majeures parmi les langues indo-iraniennes. Elles se présentent en trois groupes principaux : kumanji, gourani-zaza et lori.
Ces trois groupes se subdivisent eux-mêmes en d'autres sous-groupes (selon la classification de Najat Abdulla-Ali). Les langues kumanji du Nord sont les plus importantes, car elles sont parlées par 65% des locuteurs du kurde, ce qui correspond à environ à 30 millions de personnes; elles sont parlées surtout en Turquie, en Syrie et en Irak. Les langues kumanji du Sud (env. 7 millions) sont parlées principalement en Iran et en Irak. Le gourani-zaza est une petite unité au sein de la langue kurde; il se compose de deux sous-groupes étroitement apparentés, le gourani et le zazaki. Le zazaki est parlé par 2 à 3 millions de personnes dans l’est de la Turquie et le gourani par environ 500 000 Kurdes en Iran et en Irak. Les langues lori (4 à 5 millions) sont utilisées principalement en Iran et dans quelques villages dans l’est de l’Irak. |
Il est évident que la répartition géographique entre plusieurs pays et le milieu de vie en montagnes ont pu morceler le kurde commun depuis plusieurs centaines d'années. Si les Kurdes parlent le kurde, peu importe la variété, ils parlent dans les faits deux langues ou plus, en fonction de la nation et de la région dans lesquelles ils vivent. En général, c'est le turc, l'arabe ou le persan (farsi), sinon l'araméen. Dans la diaspora, c'est l'allemand, l'anglais, le français, le suédois, etc.
3.3 Les alphabets
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Pour des raisons historiques et politiques, le kurde s'écrit actuellement au moyen de trois alphabets différents : l'alphabet latin pour les Kurdes de Turquie et de Syrie; l'alphabet arabe pour les Kurdes d'Irak et d'Iran; puis l'alphabet cyrillique pour les Kurdes des ex-républiques soviétiques
du Caucase, en Azerbaïdjan, en Arménie et en
Géorgie. |
Pendant la période de l'Union
soviétique, les Kurdes en Azerbaïdjan utilisaient l'alphabet
cyrillique pour écrire leur langue; aujourd'hui, ils se tournent vers l'alphabet
latin moderne similaire à celui utilisé par les Kurdes en Turquie et en Europe.
Entre 1921 et 1929, la langue kurde en République socialiste soviétique d'Arménie
a été officiellement écrite en employant une adaptation de l'alphabet
arménien; celui-ci a ensuite été remplacé par une graphie latine en 1928–1929,
puis par l'alphabet cyrillique. En Géorgie, les Kurdes écrivent
principalement le kurmandji en employant l'alphabet latin ou l'alphabet yézidi
pour les textes religieux, mais historiquement ils ont aussi employé l'alphabet
cyrillique durant la période soviétique.
3.4 Les religions
La grande majorité des Kurdes sont de confession musulmane sunnite, soit entre 65% et 75%. Contrairement à leurs voisins arabes et turcs qui pratiquent principalement le rite hanafite, ils préfèrent le rite chaféite. Les sunnites sont majoritaires en Turquie, en Syrie et dans la majeure partie du Kurdistan irakien. Les Kurdes chiites comptent pour environ 15 %, principalement implantés dans la province de Kermanchah en Iran et dans la région de Khanaqin en Irak.
Le reste de la population kurde est divisé entre d'autres confessions constituant de petites communautés culturelles et religieuses: l'alévisme, le yézidisme, le yarsanisme, le zoroatrisme et le christianisme.
Par conséquent, bien que la quasi-totalité des Kurdes soit de confession musulmane, les Kurdes ne se sont généralement pas arabisés (même si beaucoup ont accepté leur assimilation), puisqu'ils parlent une langue indo-iranienne de la famille indo-européenne. Ce ne sont pas des Arabes ni des Turcs, mais des Persans.
De plus, bien que militairement faibles face aux Mongols, les Kurdes se sont servis de leur connaissance du terrain et leur implantation dans les montagnes pour négocier leur survie. Finalement, ils ont pu être intégrés progressivement à l’appareil militaire et administratif de l’Ilkhanat de Perse (territoire de l'Empire mongol) en jouant un rôle d’intermédiaires entre les territoires iraniens et ceux de la Turquie. Cette intégration, quoiqu’inconfortable, permit aux Kurdes de préserver une certaine autonomie et de profiter des ressources locales.
Pendant toute cette période, plusieurs peuples s'installèrent dans la région, venus le long de la vallée du Tigre : des Assyriens, des Chaldéens, des Persans, des Mongols, des Turcs osmanlis et des Turcs seljoukides, etc. Si l'invasion mongole a entraîné des destructions et des massacres, cette domination a paradoxalement poussé encore davantage les tribus kurdes à la fois vers le nomadisme et la sédentarisation, à la périphérie des empires pour façonner leur autonomie. Pour résumer, la période mongole fut une véritable catastrophe pour les Kurdes.
Incapables de rivaliser militairement face à l'expansionnisme mongol, les chefs locaux kurdes surent tirer partie de la situation. Une fois le danger immédiat écarté, cette longue période favorisa la constitution d'une aristocratie locale et de plusieurs principautés kurdes.